Urbanisme tactique à Orléans : une petite reine mal comprise rue Royale

Après la fermeture historique – mais annoncée comme provisoire – d’une voie du pont George V à la circulation motorisée, les autorités ont comme prévu dans leur plan de déconfinement engagé des travaux pour, après le pont, rendre aussi aux vélos une moitié de la rue Royale. Cet axe magistral percé à grands frais au XVIIIe siècle apparaît dans le film Police Python 357 dans une séquence qui n’a pas dû être montée par un Orléanais puisqu’elle présente un gros souci de raccord1 et de raccords, justement, il va être question ici. En tout cas, quelles que soient les réserves que j’ai sur la conception de cette nouvelle piste cyclable, elle prouve au moins que, comme les Anglais le disent, where there’s a will there’s a way. Soit, si on traduit soigneusement : « quand la volonté politique est présente, l’aménagement cyclable suit rapidement ».

Suivi de chantier

Pour l’aménagement d’une piste cyclable bidirectionnelle rue Royale, trois jours de travaux avaient été programmés. Le planning a été parfaitement tenu puisque à la fin de la matinée du troisième jour, le mercredi 20 mai, tous les travaux prévus avaient été achevés.
Je me devais de documenter ce moment.

Dimanche ou le jour d’avant

Orléanais et Orléanaises profitent du premier dimanche déconfiné. Le temps est au beau fixe.
Il y a déjà du stationnement vélo tactique place du Martroi et au loin le pont à demi apaisé voit passer de nombreuses personnes à vélo.
Dès lendemain des travaux doivent réserver aux vélos la voie ouest de la rue Royale.

Lundi c’est parti

Les travaux commencent.
Il y a d’abord une bonne nouvelle quai Cypierre, où le cheminement vélo va enfin disposer d’une voie là où auparavant il fallait slalomer sans visibilité entre platanes, bancs et piétons sur un trottoir « voie verte » en forme d’entonnoir (dans le sens ouest-est).

Les seuls travaux réellement invasifs de la piste : mettre à niveau la chaussée et l’îlot pavé qui est dans l’axe de la rue Royale.
Dès le soir la bordurie reconnaît sa défaite.

Sous les arcades, la boutique Cyclable est aux premières loges du chantier, au calme, avant le coup de feu de l’ouverture du mardi2 :

Et à chaque intersection c’est toute une éclosion de feux tricolores vélos, boulonnés avec amour et alimentés par câble aérien :

Le gouvernement avait prévenu : les ABF ne devaient pas faire la fne bouche.

Beau comme la rencontre d’un propriétaire de Strida, d’une sculpture3 de Paul Belmondo… et de la naissance d’un feu vélo.

Installation des potelets souples dans l’avant-dernière section de la rue Royale, là où le stationnement latéral refait son apparition :

Vers le nord.
Vers le sud.

Pendant ce temps-là du côté du pont, une scène en trois actes – appelée à être jouée encore et encore :

Voici une vidéo déjà postée sur les réseaux sociaux, une pré-inauguration en descente de la piste en cours d’aménagement au soir du lundi 18 mai :

Mardi c’est jauni

Deuxième jour des travaux.
Un feu a fait son apparition au débouché du pont côté nord :

Et un feu tricolore de plus au débouché du pont.

Les premiers marquages jaunes, couleur du temporaire, sont réalisés.

La plus importante nouveauté est la matérialisation de l’intersection avec la rue Jeanne d’Arc à base de cédez-le-passage et de sas vélo :

Mercredi c’est fini

Le chantier s’achève à l’heure de l’apéro.

Du journalisme de terrain… à vélo

Faire du vélo, prendre des photos, prendre des notes. L’exercice est exigeant mais rien ne saurait effrayer Marie Guibal, ci-devant journaliste à La République du Centre5. Quand elle m’a demandé de l’accompagner pour un « j’ai testé pour vous », mes roues n’ont fait qu’un tour et j’ai bien entendu accepté. Jeudi 21 mai est donc sorti « J’ai testé pour vous les aménagements cyclables provisoires sur le pont George-V et la rue Royale, à Orléans ». Ce compte-rendu vivant et fidèle de notre modeste équipée urbaine est riche d’enseignements. Je vous invite à le lire et à regarder la vidéo qui l’accompagne.
Je vais simplement revenir sur quelques unes des remarques qui apparaissent dans l’article.

Alors Jeanne, ça roule ?

Non, pas vraiment, surtout en montée. Le fait que la piste cyclable soit soumise au même régime de feux que la voie voiture rend le parcours de ces 400 m toujours aussi peu fluide. J’avais déjà évoqué le sujet dans C’est presque royal en septembre 2017. L’absence de va-tout-droit aux feux reste pour moi incompréhensible et ruine l’intérêt de l’aménagement en terme de confort et d’agrément. Si l’installation de ces panonceaux n’est pas envisageable6, il faudrait à minima programmer la séquence des feux en mode onde verte.
En l’état actuel, voilà ce que ça donne à hauteur de guidon, avec un seul feu vert sur les quatre – au rythme léger et sautillant de Crazy Glue de Josh Woodward, la glue des feux rouges d’un crazy séquençage7 :

Au-delà de ce premier défaut il y a un souci de conception dans le haut de la rue. Là ce sont des choix urbanistiques anciens et des positions politiques toujours actuelles qui ont conduit à ne pas aller au bout du projet de piste cyclable. C’est-à-dire de manière concrète à ne pas toucher au stationnement auto.

On a donc :
– en rouge sur la carte, toute une section de la rue où la piste cyclable sera de facto une voie de manoeuvre pour les voitures qui viennent se garer ou repartent – ou se gcument tout simplement comme dans la scène ci-dessus. Le conflit d’usage est inévitable.
– en jaune sur la carte, une impasse à stationnement dont l’existence justifie que la piste n’aille pas tout droit au débouché sur la rue Jeanne d’Arc et explique donc l’installation d’un cédez-le-passage pour accéder à un sas vélo qui sera rarement libre de toute occupation8 (cf. photos plus haut). Ou comment rendre compliqué ce qui devrait être simple.

Or rien ne justifie l’existence de ce cul-de-sac – vraie fausse aire piétonne – qui offre une dizaine de places réglementées sur sa première moitié. Il y a un parking souterrain de 288 places sous la place du Martroi adjacente et un autre de 250 places à 100 m rue du Cheval rouge9.
Les photos suivantes ont été prises un jour de confinement début mai :

Avec en guest star côté place du Martroi un véhicule de la police municipale dont aucun agent n’a, sauf erreur, jugé utile de verbaliser les contrevenants :

Le coupé-cabriolet lui toujours faire ainsi.

Que les autorités municipales ne jugent pas nécessaire de réguler cette zone de non droit est une chose, c’en est une autre que ce qui devrait être le prolongement sud de la place du Martroi en devienne une zone de manoeuvres incessantes10, et donc une deuxième zone de conflits d’usage inévitables incompatibles avec un cheminement cyclable sûr et cohérent.
Il faut dire qu’en matière de politique de mobilité les élu(e)s en restent globalement à une logique de zone commerciale périphérique (le trop fameux no parking no business). Au chapitre « Faciliter l’accès au centre-ville », voici ce qu’on lit dans une communication officielle (le gras est d’origine) :

Le vélo, moyen de transport pratique et des plus agréables aux beaux jours, est encouragé par la création d’axes provisoires nord-sud et est-ouest dans l’agglomération en amenant par les mails. Le pont George V et la rue Royale passent en sens unique, dans le sens entrant (sud-nord) ; l’autre voie est réservée aux vélos. L’accessibilité des livreurs est bien entendue maintenue.

Enfin, le stationnement sur voirie reste gratuit jusqu’au 2 juin. Ensuite, les commerçants disposeront de 40 000 bons de 2h de stationnement gratuit (valables sur voirie et en ouvrage) à distribuer à leurs clients. Et la gratuité du stationnement sur voirie sera étendue durant la pause méridienne, de 11h30 à 14h30.

Si Olivier Carré et son équipe ont profité de la crise pour lancer la création d’aménagements cyclables, c’est toujours dans une logique de faire plaisir aux cyclistes sans (trop) déplaire aux automobilistes et pas du tout dans l’objectif d’entamer sérieusement la transition des mobilités ou d’imaginer la ville autrement. L’occasion de lire ou relire un billet de décembre 2018 qui est toujours d’actualité.

Pour résumer, cette piste cyclable rue Royale est un bon signal envoyé à toutes les personnes qui voudraient se rendre en centre ville à vélo depuis le sud Loire ou les quais mais sa conception/réalisation n’en fait pas un axe royal magistral. C’est d’autant plus dommage que c’est une très belle rue, et qu’elle serait encore plus agréable à fréquenter sans le bruit, la pollution et l’encombrement de la circulation motorisée… comme le pont du reste.

Notes

  1. Dans cette séquence, le personnage de flic joué par Yves Montand file en voiture rue Royale mais deux plans successifs le montrent dans deux directions opposées de la rue. J’espère ne pas me tromper car je raconte ça de mémoire. À vérifier si vous avez l’occasion de voir ou revoir ce très bon film quoique déroutant d’Alain Corneau.
  2. « La relance éco : à Orléans, Cyclable profite du boom du vélo depuis le début du déconfinement », France Bleu Orléans, 22 mai 2020.
  3. « Chaque jeudi, retour sur un été qui a marqué la cité », La République du Centre, 28 juillet 2016.
  4. Manifestement interpelée, la dame s’est retournée pour dire quelque chose. Je n’ai pas entendu mais ce devait être quelque chose de cet ordre.
  5. Souvenir, souvenir, elle m’avait rencontré fin 2017. Ce qui avait donné « Sur son blog « Jeanne à vélo », un orléanais juge les infrastructures cyclables de la Métropole ».
  6. Ce qui m’étonnerait. On retrouve d’ailleurs rue Royale la configuration rencontrée au-dessus de la trémie Jaurès exposée dans ce billet. Quand le tram passe, tous les feux sont au rouge alors que les cyclistes pourraient très bien continuer tout droit.
  7. Il est intéressant de relever que les piétons aussi s’affranchissent des feux rouges quand ceux-ci sont trop longs, notamment à l’intersection avec la rue Jeanne d’Arc. La mobilité active supporte mal la passivité.
  8. Et pour le coup, je n’incrimine pas les automobilistes insouciants : beaucoup tournent à droite pour s’engager rue Jeanne d’Arc. Or, le flux piéton perpendiculaire est très important, et quand le feu (re)passe au rouge, il est facile de se retrouver arrêté sur le sas.
  9. À l’heure où je publie ce texte, en plein milieu d’un samedi après-midi, leurs taux d’occupation respectifs sont de 69 et 58 %.
  10. Le nombre de véhicules attirés par l’aubaine est très important. Les plus scrupuleux font demi-tour et repartent. Les plus sans-gêne stationnent là où c’est interdit, y compris sur les deux places PMR.

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16 réponses

  1. REGIS REGUIGNE dit :

    Sur votre premier « film », le père et son fils, puis la femme, ces 3 cyclistes donnent le mauvais exemple en grillant les feux rouges ! Voici une contre – publicité pour nous cyclistes respectueux du Code de la route et de la rue. Images de la piste, signalée par panneau réglementaire : interdit aux piétons sur le pont royal ! Solution, pratiquée partout en ville en Allemagne : les cyclistes, sur pistes qui leur sont attribuées, « foncent dans le tas » à l’égard des piétons s’aventurant imprudemment sur la piste cyclable. Même pas un coup (inutile) de sonnette, « ça dégage sans broncher » ! A nous de suivre « l’exemple » !

    • La méthode Panzer donc.

      Vélo VSF fahrradmanufaktur obligatoire !

      • REGIS REGUIGNE dit :

        Panzer ou pas, pas besoin d’un tank, un vélo suffit. Sans un minimum d’autoritarisme et d’autorité, pas de solution. Hélas pas de laxisme…

    • janpeire dit :

      Oui les enfants sont mal éduqués de nos jours, mais pour un vélo qui fait de la m**** dans le film combien en font avec leur automobiles dans la vie ?
      Je n’excuse nullement ce manquement à l’éducation, mais il faut faire avec cet axiome : personne n’est parfait & pur, même les cyclistes.
      Il est à noter que dans les films nord-européens présentés dans ce cybercahier, en milieu urbain, il y a également des cyclistes qui grillent les feux, malgré l’infrastructure, malgré la masse, malgré l’éducation protestante… peut-être en est-il de la nature des humains. C’est fortement regrettable, mais c’est ainsi.

      Sur le billet en lui même, 2 points :
      — vivement la suite de l’itinéraire jusqu’à St Marceau ; à la fourche, les cyclistes pourront aller à leur guise vers Olivet, vers la Mouillère, vers Candolle ou St Jean le Blanc.
      — sur les quelques places à supprimer dans le haut de la rue Royale, elles seront largement compensées par les voitures « parpaings » à l’œuvre actuellement dans la rue de Bourgogne pour ne donner qu’un exemple.

      JPB

      • Je suis intrigué. C’est quoi une voiture « parpaing » ?

        • janpeire dit :

          selon la ouistitipédia :

          Le parpaing (du latin perpetaneus, ininterrompu) est à l’origine un élément de maçonnerie taillé qui présente 2 faces lisses afin de réaliser en même temps les deux faces opposées d’un mur.

          Plus sérieusement, c’est l’autre nom de la voiture-ventouse. L’expression n’a rien à voir avec un quelconque tropisme sudiste car des commerçant⋅e⋅s de la rue l’utilisent 😀

          • Je pensais que tu évoquais autre chose (on sait jamais avec toi et ton invention verbale !).
            Tu les imagines remonter à pied toute la rue de Bourgogne pour aller au Martroi ?
            Côté stationnement, toujours, la mairie a supprimé ceux de la rue Jeanne d’Arc (les fameux arrêts-minutes ressemblant comme deux gouttes d’eau à de vrais gcums). Faudrait voir si ça n’a pas déplacé le parpaing.

          • janpeire dit :

            Certains de la rue de Bourgogne (entre le 108 et la préfecture) étaient là avant, les nouveaux ont poussé au delà de la préfecture, dans cette portion de rue arrosée d’un soleil plus véritablement printanier, baignée par des ondées loin d’être gibouléesques… sur la décomposition des atermoiements du gouvernement (et de leurs interprétations) au sujet des (ré)ouvertures des bars et des terrasses.

  2. Jean Marie Lacaille dit :

    impossible de lire les vidéos déjà signalé !! celles d’Orléans alors que je peux regarder celles des autres pays !
    je vais laisser tomber !

    • Vous m’en voyez désolé. La dernière fois que vous avez signalé ce problème il pouvait subsister un souci technique avec la plateforme vidéo qui n’était pas mise à jour. J’ai basculé toutes les vidéos sur une autre instance mieux administrée et il ne devrait pas y avoir de souci technique.

      Pourriez-vous me préciser quel est votre système d’exploitation et quel navigateur vous utilisez (nom et numéro de version) ?

  3. V-LO dit :

    Jeanne, avez-vous des nouvelles des aménagements tactiques annoncés pour fin mai-début juin sur les boulevards ? J’ai beau chercher, je ne les vois toujours pas ! 😉

    Sinon, je vous recommande cette petite vidéo sympa :
    http://www.leparisien.fr/video/video-on-a-roule-avec-un-cycliste-et-un-automobiliste-dans-paris-deconfine-30-05-2020-8326803.php

  1. 30 mai 2020

    […] — cela a été déjà dit et montré en film par Jehanne-à-vélo (>fr) — l’automobiliste, au feu rouge, se laisse couler petit à petit dans le sas pour ne […]

  2. 23 juin 2020

    […] Par ailleurs, je ne vois pas bien quelle « adaptation » on pourrait faire au niveau de la toute nouvelle piste cyclable de la rue Royale, à part y faire à nouveau rouler les […]

  3. 1 septembre 2020

    […] Remontée de la rue Royale… […]

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