Orléans.mag ou l’art délicat de l’éditorial

Une recension mensuelle d’Orléans.mag pourrait faire office de billet récurrent. Tiens, c’est une idée. J’ai déjà dit tout le bien que je pense de cette publication municipale (voir « Perfection du hors-champ dans Orléans.mag »). Le numéro de décembre est arrivé dans les boites aux lettres. Le lecteur ou la lectrice appliqué(e) commence toujours par l’édito, ce texte que le rédacteur en chef se doit de fournir à chaque numéro. La périodicité mensuelle laisse un peu de répit et permet de bonnes choses1. Dans le domaine du quotidien, ça conduit bien souvent à brasser toujours la même mauvaise bière, et certains finissent par ne plus lâche leur chope2. Le mensuel municipal ne déroge pas à la coutume et le maire signe donc dans chaque numéro un éditorial. Penchons nous sur ce texte.

« Joyeux Noël et très belle année 2019 »

Le thème est convenu et c’est bien normal en cette saison. Mais qui dit Noël dit shopping. Et, dans ce contexte, le premier magistrat de la ville se réjouit de la décision prise en conseil municipal d’étendre le stationnement gratuit sur les mails et dans l’hypercentre. Et comme s’il devait se faire pardonner quelque chose, il ajoute :

« Je rappelle, comme l’a récemment souligné une émission télévisée nationale, que le stationnement à Orléans est parmi les moins chers des grandes villes de France. »

Difficile de savoir à quelles grandes villes il est fait allusion mais l’idée sous-jacente est bien curieuse : les habitants d’Orléans Métropole ne comparent pas les tarifs de stationnement avant de décider s’ils vont aller, en voiture, faire leurs courses de fin d’année à Angers, Tours ou Orléans ! La tarification est en fait un non-sujet pour celle ou celui qui a envie de venir en ville à bord de son véhicule motorisé. Ce n’est donc pas au consommateur que ces propos s’adressent, mais à l’électeur-automobiliste. Il est manifeste que le maire ne cherche pas à utiliser la politique de stationnement comme levier pour faire changer les pratiques de mobilité.

Et pourtant ! En deux/trois clics sur le Web on trouve facilement de quoi alimenter la réflexion. Par exemple le support d’un atelier « Cohérence urbanisme et transports » qui s’est tenu à la Métropole européenne de Lille le 3 juin 2015 : Faire du stationnement un levier de la politique des déplacements : le cas de la Métropole Européenne de Lille. Sur la diapo 3 on peut lire notamment :

  • Le stationnement est un service (et pas un droit, bien que perçu comme tel)
  • Le stationnement n’est jamais gratuit (qui paye ?)

Les experts de l’Assemblée des communautés de France et de l’Ifsttar précisent : « l’offre de stationnement automobile « à destination » est un levier majeur de la mobilité. » Autrement dit : si je sais que je ne pourrai pas me garer facilement là où je vais, je n’irai pas en voiture.

D’autres solutions de déplacement

Pour ne pas apparaître trop auto-centré, l’éditorial évoque les transports en commun couplés à une offre de transport à la demande :

« Ce transport à la demande va être mis en place rapidement dans toute la métropole et offrira une véritable alternative à la voiture pour venir en centre-ville. »

Enfin, dans une perspective œcuménique et multimodale, Olivier Carré n’oublie pas les personnes qui se déplacent à vélo :

« Nous ferons les mêmes efforts en faveur des déplacements à vélo en renforçant notre parc et en organisant mieux le partage de la voirie entre vélos, piétons et voitures. »

Une idée de partage sur le pont George V : une voie pour les voitures et une voie pour les vélos3. Chiche ?

« Il n’y a plus de solution unique de déplacement. Il faut mettre à votre disposition plusieurs services de mobilité répondant à différentes aspirations. Ainsi, notre politique de mobilité devient plus écologique, plus agile, plus efficace. »

Le problème avec cette approche c’est qu’elle néglige le fait que les pratiques de mobilité n’ont à voir qu’à la marge avec les « aspirations » des individus. Ce sont les contraintes en jeu qui dictent en très grande partie les comportements. La seule façon de faire véritablement évoluer les pratiques est donc de faire jouer des contraintes nouvelles (comme quand on piétonnise un quartier4). À l’heure des futurs bus électriques de TAO5 – totem « écologique » – gardons en tête ce que les experts précités disent clairement : « la qualité de l’offre TC [transports en communs] ne joue que lorsque le stationnement est contraint. »

Les marchands détiennent les clés de la ville

« Je sais les commerçants attentifs à cela, et ils ont raison. Dans un contexte rendu difficile par les habitudes que crée le commerce par internet, il est important que notre centre-ville reste dynamique et attractif, et c’est le cas contrairement à tant d’autres villes, et je m’en réjouis. »

Ce dernier paragraphe est particulièrement révélateur. Pour mieux coller aux faits et lever les sous-entendus, il mérite une réécriture :

Les commerçants du centre ville pensent que l’accès en voiture est le secret de la prospérité. Ils aimeraient bénéficier du même avantage que leurs homologues des zones commerciales périphériques que nous, élus locaux, avons laissé prospérer sans retenue : des immenses zones de stationnement sans surcoût pour le consommateur. Comme c’est matériellement impossible et que c’est un cauchemar urbanistique, on va plutôt dire que c’est le commerce en ligne qui leur grignote le chiffre d’affaires. Les commerçants ne veulent pas entendre parler d’une ville rendue en priorité aux piétons et cyclistes qui font pourtant de bien meilleurs et fidèles acheteurs.

Pour le dire à l’heure des réseaux sociaux :

L’ourson qui – il faut bien le reconnaître – fait l’idiot à vélo est à deux doigts de se faire renverser par une voiture grise :

Sans les mains et sans les pieds.

Bonus

Page 18 de ce numéro d’Orléans.mag est évoqué l’avenir de la rue Porte Saint Jean (c’est Jeanne qui souligne) :

Si les actuels sens de circulation ne seront pas modifiés, même s’il n’est pas exclu par la suite de l’étudier, le stationnement sera quant à lui repensé, réorganisé dans de véritables poches créées à cet effet. Le nombre de places sera maintenu, des potelets posés pour contraindre les habitudes anarchiques, et les trottoirs de toutes les rues seront élargis, pour permettre les déplacements sécurisés des personnes à mobilité
réduite.

Alors « repensé », « réorganisé », vraiment ? À quand du stationnement vélo sécurisé dans les rues de l’hypercentre ? La rue Porte Saint Jean aurait très bien pu accueillir la première box vélo orléanaise, sur le modèle de ce qui se fait à Grenoble par exemple.


Crédit photo : National Archives of Norway [CC BY-SA 4.0]

Notes

  1. Comme, par exemple, les textes toujours bien tournés de Serge Halimi à la une du Monde diplomatique.
  2. Ils forment le club des éditocrates.
  3. Voir le communiqué de Vélorution Orléans : « Passerelle sur la Loire : une nouvelle fausse bonne idée »
  4. Pour le dire de manière un peu pédante, l’ensemble des déplacements forme un jeu à somme nulle. Pour le sujet qui nous intéresse au premier chef : si un déplacement peut être facilement réalisé en voiture, il ne sera pas réalisé à vélo.
  5. « Le réseau de bus à Orléans sera 100% électrique d’ici 2024 : une première en France à l’échelle d’une métropole », France Bleu Orléans, 15 novembre 2018.

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5 réponses

  1. Calcius dit :

    « ….des potelets posés… » voir le magnifique alignement de potelets rue Charles Pensée. Pas sur que les Personnes à Mobilité Reduite , notamment les malvoyants apprecient à sa juste valeur cette belle perspective

  2. V-LO dit :

    Merci Jeanne pour ce point de vue que je partage !
    Je suis un peu hors sujet, mais à l’heure où l’on fait de l’Écologie une « préoccupation majeure », je trouve totalement anachronique de se voir imposé de recevoir cette bonne vieille communication municipale en version papier dans les boîtes aux lettres.
    De même, vous faites référence aux commerces du centre-ville : avez-vous remarqué que l’immense majorité des boutiques de la rue de la République passe l’hiver portes ouvertes et chauffage allumé ? Une gabegie écologique (il me semble). Ça fait des années que ça dure, qu’il fasse + 10 ou -20°C.
    Bon dimanche ! 🙂

  3. janpeire dit :

    Heu, l’ourson ne fait pas du vélo, c’est un cadeau potentiel, encombrant donc à mettre dans le coffre des SUVs des ami-e-s de la mairie, avec le vélo qui du coup, est lui aussi à interpréter comme un jouet.
    Pas une personne avec du sens ne se déplacerait dans Orléans avec une bicyclette verte.
    Pour le côté jouet, j’en veux pour preuve que le nounours a été copié-coller à un autre endroit de l’affiche, avec des ballons à la main. Hors, le ballon est bien un moyen de transport, mais absolument pas privilégié par les aides de la mairie d’Orléans. Autres preuves, l’inexistence de pictogrammes bleus « vélo » ; il y a le tramway, le bus, l’automobile, mais pas le vélo, car le vélo n’est pas un moyen de déplacement (selon l’affiche et les donneurs d’ordre), tout comme le piéton.

    Bertrand JP

  1. 13 janvier 2019

    […] ironiquement valider après coup la petite réécriture facétieuse d’un passage de l’éditorial du maire dans le Orléans.mag de décembre à laquelle Jeanne s’était livrée. Souvenez-vous de ce […]

  2. 3 février 2019

    […] Et l’occasion de se rendre compte seulement maintenant que le numéro 164 dont l’édito avait fait l’objet d’un billet était un vrai-faux numéro double (décembre-janvier). Le numéro 165 met à l’honneur en […]

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