Quand le projet Spacetrain faisait planer la communication municipale

C’est Olivier Razemon qui m’a donné l’idée de revenir sur le fiasco Spacetrain en publiant fin novembre un billet sur un autre fiasco plus diffus, celui des navettes autonomes1. De son côté, l’ébouriffant projet de navette ferroviaire autonome hyper rapide mettant la Porte d’Italie à un quart d’heure de la gare de Fleury-les-Aubrais (!) était poussé comme il se doit par une startup installée dans le nord de l’agglomération orléanaise. Ce projet a suscité un enthousiasme largement partagé, que ce soit dans les médias ou chez les élus locaux de tout bord2. Si a priori il n’a pas englouti d’argent public comme l’autre projet coûteux et farfelu de la même époque – aka le téléphérique fantôme des Aubrais – il a prouvé qu’innovation ne rime pas toujours avec raison.

Un projet… de levée de fonds

Tout a commencé au cœur de l’été 2017 – ouverture simultanée d’un compte Twitter et d’une page Facebook – et tout s’est arrêté au début de l’été 2020 – derniers posts visibles sur ces deux réseaux.

Tout avait commencé par du design3 et tout se termine au tribunal4.

Le fondateur de Spacetrain a eu beau jeu de s’inscrire dans la filiation d’une vieille gloire technologique locale : l’Aérotrain, définitivement abandonné quarante ans plus tôt5. Cependant, comme tout startuper digne de ce nom, son objectif était avant tout de lever des fonds comme il l’a confirmé au micro de Vibration en mars 2019 : « 30 millions d’euros »6.

Un mois plus tôt, alors que sans doute les premières difficultés financières au sein de l’entreprise commençaient à se manifester, il surjouait l’entrepreneur incompris et tentait probablement un coup de bluff comme le rapportait le journaliste dans le chapô de son article7 :

« Lassé par les contraintes administratives et la frilosité des investisseurs français, Émeuric Gleizes, directeur de la start-up SpaceTrain, pourrait être tenté de réaliser son projet à Singapour ou à Détroit, qui lui font les yeux doux. »

On ne saura sans doute jamais si la grande « ville jardin » de l’extrême orient ou la shrinking city du nord des États-Unis avaient réellement l’intention de se lancer dans la navette autonome made in France

Relevons que le projet est toujours présenté sur le site France Mobilités / French Mobility du Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires avec une fiche en date du 27 avril 2020 qui décrit une « navette interurbaine autonome sur coussins d’air » dont les atouts principaux sont « vitesse, coût abordable et 0 émission ».

Capture d’écran du site France Mobilités.

La Start-up nation a parfois un train de retard.

Un coup de projecteur

Revenons donc maintenant sur le numéro de mai 2019 du mensuel municipal dans les pages duquel le « talent » du fondateur de la startup a été célébré sans nuance.

Les lecteurs et lectrices ont eu affaire à une pleine page vantant « la technologie à vitesse grand V » alors que, comme on l’a vu, le projet commençait certainement à avoir du plomb dans l’aile à ce moment-là8 :

La page du numéro 168 du mensuel municipal Orléans.mag.
(page à retrouver ici en pdf)

« Spacetrain est incontestablement [le projet] le plus réaliste à ce jour » peut-on lire dans un des encarts. Mazette ! Tellement réaliste qu’on connaît déjà le prix du ticket, seulement 18 % plus cher qu’un vulgaire billet SNCF. Ça fait pas cher la pointe de vitesse à 750 km/h !
Faut croire que quand on laisse faire les algorithmes et l’intelligence artificielle, tout est possible…

La maquette évoquée a bien été présentée au salon du Bourget en juin 2019 comme en atteste cette petite capsule vidéo :

Un regret personnel : on ne saura jamais si on aurait pu emporter un vélo à bord d’une navette Spacetrain…

Qu’on me permette enfin de recopier ici, en guise de conclusion provisoire, un commentaire laissé sous le billet d’Olivier Razemon mentionné en introduction par un certain FiX :

« La navette autonome, c’est une chimère vendue très chère par des entreprises qui se font payer leur recherche en phase de pré prototype à des politiques aveuglés par le miroir aux alouettes du progrès technique et qui ne se posent pas la question de la pertinence de la solution proposée : que m’apporte la navette autonome que d’autres moyens moins coûteux ne peuvent pas faire ? Qui va utiliser cette navette, en remplacement de quoi et quel prix les utilisateurs sont-ils prêts à payer ? Enfin, puisque je suis en phase de prototype, quel aura été le coût de l’expérience si elle échoue ?
Bref, on est dans le gadget cher et inutile… »

Prolongement

Pour en savoir plus sur ces projets qui font de la vitesse leur principal argument, je conseille la lecture de cet article de fond9 :

Hervé de Tréglodé et Yves Crozet, « Hyperloop et les rêves de vitesse »Bulletin de la Sabix [En ligne], 68 | 2022, mis en ligne le 17 mai 2022.


Crédit image de couverture : montage réalisé à partir de Phil, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Notes

  1. « Les navettes autonomes, d’échec en échec », 27 novembre 2022.
  2. Je n’ai pas trouvé trace au Journal officiel de la création de l’association de soutien au projet évoquée dans cet article dans lequel s’exprime l’actuel premier maire-adjoint Florent Montillot : « Aérotrain: le Préfet du Loiret émet un avis positif pour le projet SpaceTrain », France Bleu Orléans, 20 février 2019.
  3. Voir ces nombreuses vues d’artiste sur le site Yanko Design en date du 31 juillet 2017.
  4. « Plusieurs années de prison ferme requises à l’encontre des dirigeants de la société Spacetrain, lancée dans le Loiret », La République du Centre, 15 novembre 2022.
    Et
    « A Orléans, les deux principaux dirigeants de Spacetrain jugés pour escroquerie », France Bleu Orléans, 15 novembre 2022.
  5. Pour apercevoir ce qu’il en reste, rien de mieux que de suivre un guide local à vélo : « Une voix du monorail » (28 mars 2021).
  6. « Orléans : où en est le projet Spacetrain ? », Vibration, 22 mars 2019.
  7. « SpaceTrain : le projet de nouvel aérotrain verra-t-il le jour dans le Loiret ? », La République du Centre, 20 février 2019.
  8. « En dépit d’un projet innovant, la société SpaceTrain pourrait être déclarée en situation de cessation des paiements », La République du Centre, 7 février 2020.
  9. Article qui évoque en passant le projet Spacetrain :

    « En France, reprenant en partie les principes de l’Aérotrain de Jean Bertin (abandonné en 1977), la jeune société Spacetrain a conçu un système de navettes (pouvant emporter de 60 à 250 voyageurs), circulant à l’air libre à 540 km/h, à sustentation sur coussin d’air, propulsées par des moteurs à induction linéaire à stator court, alimentées en énergie par de l’hydrogène et des piles à combustible.

    Mais l’État a refusé en 2020 que Spacetrain réutilise la vieille infrastructure de l’Aérotrain pour des essais. En 2021, plusieurs articles de presse ont affirmé que la société affrontait de graves difficultés financières. »

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2 réponses

  1. marmotte27 dit :

    Les vaines promesses technologiques, c’est un jour sans fin, que ce soit dans le transport (https://swyftcities.com/) ou dans l’énergie avec la fusion nucléaire. Toujours des prétextes à ne rien faire ici et maintenant…

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