Confinement – saison 2, épisode 1

Notre préfet, à qui l’on doit la formule lapidaire qui a fait le buzz « la bamboche c’est finie ! »1, aurait pu ajouter « maintenant c’est téloche ! ». Car le gouvernement, dans sa précipitation post-allocution élyséenne, a ressorti des tiroirs la disposition insensée de l’heure de sortie quotidienne. Soit le régime du détenu placé à l’isolement. Alors certes la cour de promenade est une zone circulaire d’un rayon d’un kilomètre autour du domicile mais dans de nombreux lieux de résidence, il sera impossible d’envisager de se dégourdir les jambes ailleurs que sur le bitume. Ce second vrai-faux confinement automnal2 n’a en tout cas pas l’effet de sidération provoqué par le premier. Il fait plutôt place à la lassitude et à une certaine forme d’incompréhension. Aérer les salles de classe, d’accord – quand c’est possible – mais s’aérer longtemps dans les bois, non. La furie bureaucratique se déchaîne à nouveau et le citoyen scrupuleux se retrouve assailli d’interrogations fondamentales nouvelles : si je suis muni d’une attestation de déplacement pour motif professionnel, dois-je aussi griffonner une attestation de déplacement dérogatoire pour achat de bien de première nécessité si je m’arrête en chemin à la boulangerie ?

Souvenez-vous, c’était le bon temps le printemps

Souvenez-vous, il pouvait faire frais mais le ciel était bleu. Et on allait vers les beaux jours. C’était Le Grand Confinement de printemps. Assigné à résidence, mais sortant quotidiennement en mission boulangerie, j’avais continué à publier sur ce blog à intervalles réguliers.
Je liste ici pour mémoire ces billets :

Pandémie en folie

Pour dépasser le marasme franco-français induit par ces (Ir)responsables et (In)compétents qui nous ont conduit à ce Re-con-fin-e-ment, lisons (en traduction) la prose Twitter d’un journaliste scientifique de renom – autant que je puisse en juger – répondant au nom spectaculaire de Kai Kupferschmidt3 en date du 3 novembre :

Dans toute l’Europe, les cas de se multiplient et le continent se confine à nouveau. Le deuxième confinement de l’Allemagne a commencé hier, celui de l’Autriche commence aujourd’hui, l’Angleterre suivra jeudi. Comment en sommes-nous arrivés là ? Quel est le plan ? Je vais résumer ce que j’écrit dans cet article pour Science :

Premièrement : qu’est-ce qui a mal tourné ? Il y a plusieurs façons d’y réfléchir. Mais pour être clair : on savait que ce serait difficile. J’ai écrit sur la « dangereuse » façon dont l’Europe s’est déconfinée en avril (voir ici). Le consensus était qu’on tâtonnait. Nous nous sommes trompés, mais avons-nous vraiment essayé ?

En avril, Gabriel Leung a expliqué que les gouvernements devaient contrôler l’épidémie selon trois principes :

  • tester, tracer, isoler – TTI
  • les restrictions aux frontières
  • la distanciation physique

Le TTI a fonctionné raisonnablement bien dans certains pays européens. Les restrictions aux frontières : bof. L’axe principal de la stratégie était la distanciation physique.
Mais au fil du temps, à mesure que les mesures ont été levées et que les gens sont devenus moins disciplinés, la distance physique a de moins en moins bien fonctionné. L’apparition de clusters en Europe a ajouté à la pression. On ne s’attendait pas à ce que le TTI tienne seul le coup contre le virus et il a fini par céder sous la pression.
(Il convient également de noter que le TTI et la distanciation physique ne sont pas indépendants l’un de l’autre. Le TTI repose sur l’adhésion des personnes à la quarantaine et à l’isolement. Il est raisonnable de supposer que dans les populations qui adhèrent moins à la distanciation physique, il y aura également des problèmes avec le TTI).
Une partie du problème est que la réduction du nombre des cas lors des premiers confinements n’a pas été assez importante. « Les sources infectieuses dans la population sont toujours restées au-dessus d’un certain seuil, et si vous relâchez la distanciation physique, l’épidémie va repartir », m’a confié Gabriel Leung.
Tout cela est arrivé alors que l’Europe entrait dans la saison hivernale, rendant en fait nécessaire des mesures plus strictes. « Je pense que l’hiver rend les choses beaucoup plus difficiles », m’a dit Adam Kucharski. Les pays se sont probablement contentés de contrôler l’épidémie en mode « allégé » pendant l’été.
Aujourd’hui, le nombre de cas de par habitant est plus élevé en Europe qu’aux États-Unis. Des milliers de personnes meurent chaque semaine, les hôpitaux sont proches de l’effondrement dans certains endroits et les pays se dirigent donc vers une deuxième série de mesures de confinement.
Je reviens sans cesse sur cette image de Marc Lipsitch d’avril dernier : « Nous avons réussi à atteindre le radeau de sauvetage. Mais je ne sais vraiment pas comment nous allons atteindre la côte ». Il semble qu’en Europe, nous ayons décidé de nager, nous avons réalisé que nous n’y arriverions pas et nous essayons maintenant de retourner sur le radeau de sauvetage.
Et si nous avions appris quelque chose de cette première série de confinements ? (note : les « confinements » sont de toutes sortes, pour faciliter la discussion, j’utilise ce mot pour désigner toute combinaison de mesures générales qui impliquent l’arrêt de larges pans de la société pour réduire le nombre de cas).

  1. Ce n’est pas la santé contre l’économie, idiot.
    Les fermetures ont un impact massif sur l’économie, et frappent souvent les plus vulnérables. Mais comme me l’a dit Devi Sridhar, et comme elle le fait remarquer depuis des mois : « À plus long terme, une propagation incontrôlée est bien pire pour l’économie. »4
  2. Confiner plus tard signifie confiner plus longtemps.
    Les pays qui se sont confinés plus tôt dans leur épidémie ont généralement réduit le nombre de contaminations plus rapidement. « Si vous attendez que votre niveau d’infection soit assez élevé, votre confinement de deux semaines va probablement se transformer en un confinement de trois mois », explique Devi Sridhar
  3. Avoir une stratégie est utile.
    La Chine, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont mis en place des mesures de confinement strictes pour réduire à zéro le nombre de cas et se battre ensuite pour empêcher le virus de revenir. La Corée, le Japon, ont réduit leur nombre à un niveau très bas, de sorte que le TTI et la distanciation physique parviennent à garder l’épidémie sous contrôle même s’il y a des événements de super propagation occasionnels5.
    Pendant ce temps, l’Europe a recours à des mesures de confinement pour éviter l’effondrement des systèmes de santé. La stratégie, s’il en existe une, semble être la bonne : réduire le nombre de patients à un niveau gérable, puis assouplir les mesures. C’est ce que j’appelle la « stratégie des 3R » : Réduire. Relâcher. Répéter.
    Une autre stratégie est-elle possible ? Ab Osterhaus et Devi Sridhar plaident pour une « suppression maximale », en imitant la Corée du Sud ou même la Nouvelle-Zélande. D’autres pensent que ce n’est tout simplement pas possible en Europe. Quoi qu’il en soit, nous devons utiliser le deuxième confinement pour tracer la voie à suivre.
    Mais pour l’instant, plus que toute autre chose, nous devons tous faire notre part pour retrouver le radeau de sauvetage le plus rapidement possible.

Et une fois sur le radeau ai-je envie d’ajouter ?
Le plus sidérant dans l’affaire, c’est que le gouvernement n’a pas le début du commencement d’un plan de sortie de ce second confinement. Et à cet égard, il est inquiétant de constater que le premier ministre actuel est l’artisan du déconfinement printanier dont la date avait été fixée arbitrairement par Macron lors d’un monologue télévisé.

Impressions d’automne quai Cypierre – intermède vélocipédique

Avant la Toussaint, j’ai eu l’occasion de m’attarder quai Cypierre, dans la lumière dorée d’une fin d’après-midi. Pendant une grosse demi-heure j’ai pris des photos des passants à vélo.
Résultat : une grande variété de mises et d’allures, et pas mal de sacs à dos.

C’est encore le plein air qui prend cher

Le président de la FUB a publié un tweet fort intéressant :

Donc la question qu’on peut légitimement se poser est : pourquoi interdire à quelqu’un de s’installer seul sur un banc toute une journée ? Pourquoi interdire à quelqu’un d’aller faire un 200 en compagnie de sa sacoche si ça lui chante ? Ou encore à une famille d’aller rejoindre à vélo le vaste parc qui se trouve à plus de 1 km de son domicile ?

Relevons par ailleurs que selon les mesures en vigueur dans la métropole orléanaise, l’heure de promenade doit se faire masqué, même si l’on est seul dans la rue ou dans un parc (que les autorités, avec une grande magnanimité, laissent ouvert cette fois-ci)6.

Pour le dire avec les mots du juristes – ceux de Patrick Communal, ancien avocat qui en connaît un rayon en vélo et en droit administratif :

« L’ordre public sanitaire entasse les gens sur la ligne 13 du métro ou des gamins dans une classe surchargée mais sanctionne le promeneur solitaire parti cueillir des champignons en forêt. Les normes réglementaires du confinement obéissent, dans ces circonstances, non pas à des objectifs de protection de la santé, mais à des commodités bureaucratiques visant à faciliter le processus de répression par les forces de l’ordre. Ils appellent ça « des règles simples compréhensibles par la population ». C’est aussi une éducation aux restrictions des libertés individuelles et à l’arbitraire policier. C’est plutôt un signe de bonne santé de ne pas l’accepter. »

L’arbitraire policier local n’a d’ailleurs pas tardé à se manifester. Et c’est La République du Centre qui a complaisemment rapporté une opération de contrôle des attestations de déplacements dérogatoire en osant écrire (le gras est d’origine)7 :

« Qu’importe le motif invoqué […], la règle, en temps de confinement, reste la même : pour faire ses courses, on remplit une attestation, et l’on va au plus près de chez soi.« 

C’est tout bonnement faux. Le décret ne pose pas de limite de temps et de distance pour procéder à des achats de première nécessité. Bref, à défaut de savoir mobiliser la population intelligemment pour lutter contre la propagation du virus, la puissance publique en France sait manier comme personne le carnet à souche8.


Crédit photo de couverture : Brendan Riley, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Notes

  1. David Creff, « La « bamboche », vous arrive-t-il souvent d’employer ce mot, Monsieur le préfet du Centre-Val de Loire ? », La République du Centre, 5 novembre 2020.
  2. « Les Français se déplacent actuellement nettement plus que pendant le premier confinement », Le Monde avec l’AFP, 7 novembre 2020.
  3. Enfin, spectaculaire pour celles et ceux qui sont sensibles au charme des sonorités germaniques. C’est mon cas. 🤓
  4. Ce qui rejoint le point exprimé en France par l’indispensable Romaric Godin dans Mediapart : « Entre une économie déjà malade et l’urgence sanitaire, il n’y a pas à choisir », 27 octobre 2020. NdT
  5. Une infographie remarquable sur ce phénomène (en anglais) à cette adresse. NdT
  6. À ce sujet, je conseille le visionnage de l’entretien qu’a donné en visio le médecin Christian Lehmann à L’Humanité le 22 octobre dernier, et dans lequel on peut entendre ceci (j’ai calé la vidéo sur ce passage) : « Au lieu de faire confiance à la responsabilisation individuelle des gens, mais en leur donnant les éléments pour se protéger au mieux, on leur tape sur les doigts, on nous dit « nous on a fait tout comme il fallait, on a déconfiné comme il fallait, et puis vous avez fait vraiment les cons pendant tout l’été ». Mais pendant l’été c’est nous qui avons dû faire une tribune dans Libération disant on veut éviter un nouveau confinement, M. Macron il vous incombe de demander, d’exiger le port du masque en lieu clos. C’était le 13 juillet. Le 14 juillet il est passé à la télévision et il a dit qu’il imposerait le port du masque en lieu clos recevant du public, c’est-à-dire surtout on emmerdait pas le MEDEF et les entreprises. Et en plus on le faisait pas tout de suite mais quinze jours après. Le nouveau monde macroniste est fair play avec le virus, il lui laisse quinze jours d’avance. Du délire total. Et quand on a insisté sur le fait que l’entreprise était aussi un problème, c’est-à-dire que le virus il se comporte de la même manière dans une supérette, dans un musée, dans une salle de sport et dans un open space. Donc là ils ont été obligés de se bouger mais pour gagner du temps ils ont fait ce truc incroyable, c’est de montrer qu’ils étaient vraiment bien au taquet sur les mesures : le port du masque obligatoire à l’extérieur. Que personne n’avait demandé. Qu’aucun médecin dans la tribune n’avait demandé.« 
  7. Sarah Bourletias, « Ces perles entendues, lors des contrôles policiers, pour justifier un défaut d’attestation de sortie en plein reconfinement », La République du Centre,
  8. La puissance publique réduite au maintien de l’ordre, c’est aussi ce qui ressort de la lecture de cet article : Jean-Claude Boual, « Une réforme discrète et hop! la France est revenue à l’Ancien Régime », Reporterre, 7 novembre 2020.

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3 réponses

  1. REGIS REGUIGNE dit :

    Je sors régulièrement en vélo, dans le rayon autorisé, je porte masque car en vélo JE RESPIRE ET REJETTE L’AIR INSPIRE DONC : protection des autres et de moi-même. De plus, en vélo on respire plus fort, on rejette plus fort, donc on peut contaminer et être contaminé « plus fort ».

  2. Isaduvelo dit :

    Bravo pour cet article et ses liens ! très intéressant.

  3. V-LO dit :

    Merci Jeanne pour ce billet pas du tout foutraque ! 🙂
    Il me semble que la situation actuelle témoigne du poid massif d’une bureaucratie inerte, à l’administration centralisée (même en région), myope et presbyte à la fois, qui gère par des interdits toujours plus incensés une situation nécessitant une agilité politique, sanitaire, sociale et économique et un peu de bon sens aussi. Notre société clivée entre les personnes et les produits essentiels (coucou les lobbys de l’industrie) et les personnes et les produits non essentiels.
    Elle montre aussi le délitement des solidarités et du collectif, dont nous avons pourtant tellement besoin en ces temps si troublés. Rien de tout cela n’est nouveau, et loin de moi l’idée du « c’était mieux avant ».
    Tout n’est pas perdu, je sais aussi que notre quotidien est fait de belles surprises, de belles rencontres, de moments où l’on se dit que tout n’est pas perdu. Qu’il existe encore dans ce bas monde des valeurs, des idéaux… qui ont encore de beaux jours devant eux, et c’est heureux.
    Pour autant, alors qu’on se pose la question de confiner les vieux et les malades (en langage disruptif appelés « les plus vulnérables »), on voit grandir le chacun pour soi, le « moi d’abord », l’incapacité de quelques-uns bien trop nombreux à faire un effort nécessaire mais temporaire pour limiter nos interactions en renonçant par exemple à des rassemblements festifs au nom d’un intérêt collectif supérieur et d’une solidarité collective. Alors du coup, on fait quoi ? On interdit tout, sans discernement, dans le paradoxe permanent.
    Au nom de la simplification, ceux qui nous dirigent nous donnent un accès illimité aux supermarchés pour acheter du PQ, des chips et du Coca-Cola, mais nous privent très largement de la nature et de ce qui constitue de vitaux temps et lieux de ressourcement pour faire face à ce si long tunnel : accès à la mer (pour nager), à la forêt (pour marcher), aux rivières (pour pêcher). Limite : 1 km. Durée : 1h.
    On parle des conséquences économiques de la situation actuelle. Mesure-t-on l’impact psychologique et les effets psychiatriques de ce qu’on vit actuellement… ?

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