Confinement jour 31 : pour un urbanisme offensif

Dans l’épisode précédent de cette série de billets en direct du confinement un peu fourre-tout, j’évoquais les choses inédites que cette période de simili-réclusion m’incitait à faire. Oh, rien d’extraordinaire, mais parmi ces expériences, je peux inclure l’écoute de l’album emblématique du gangsta rap Straight Outta Compton (1988) du groupe NWA. Dans le premier morceau éponyme il y a cette phrase liminaire : « You are now about to witness the strength of street knowledge »1. Je me suis dit qu’on pourrait en détourner complètement le sens et l’appliquer à l’urbanisme tactique dont on parle beaucoup ces derniers temps – dans une version résolument offensive.

Une tactique sans stratège ?

Jérôme Sorrel, l’auteur d’un guide du vélotaf recensé ici-même, est « atterré ». Il l’écrit dans une tribune publié chez Weelz : « Sévère constat, ou la considération de la pratique vélo en France » (13 avril) : « Atterré de constater qu’en France on nous encourage à prendre notre voiture pour aller faire nos courses indispensables, atterré de constater que pour des raisons de soi-disant sécurité, de nombreuses voies cyclables (qui sont des voies de transit) sont fermées et donc interdites à la circulation. »

Puisque, comme à Orléans, certains axes cyclables majeurs ont été fermés à la circulation, parfois de manière incompréhensible, et qu’on continue à chercher des noises à celles et ceux qui se déplacent à vélo, d’aucuns estiment qu’il est grand temps de réorganiser l’espace public – ne serait-ce que pour permettre de pratiquer la distanciation physique que nous impose la pandémie. Et c’est là que le concept d’urbanisme tactique a surgi dans la discussion2.

Voilà comment le décrit Isabelle Lesens sur son blog :

« Sous le nom d’ « urbanisme tactique » est aussi proposé d’expérimenter, avec les moyens les plus simples, de nouveaux aménagements, par exemple récupération d’espace devant un bâtiment public, fermeture de rue pour en faire une impasse, etc. L’idée générale est de profiter de la très forte baisse du trafic automobile pour récupérer une partie de l’espace ainsi libéré, et de voir comment ça marche. C’est aussi de le canaliser, afin de lui éviter les vitesses excessives qu’on voit en ce moment, celles-là qui terrorisent cyclistes et piétons, qui, autrement, seraient de toute évidence bien plus à l’aise. »

En France, Montpellier est la première ville à avoir annoncé par la voix de son maire l’intention de lancer des opérations d’aménagement comme le détaille Olivier Razemon dans « Montpellier: des pistes cyclables provisoires pour faciliter l’accès aux hôpitaux » (13 avril 2020).
Ailleurs dans le monde, certaines villes sont déjà passées aux travaux pratiques :

Le Cerema a d’ailleurs publié des recommandations :

Quid d’Orléans ? On peut déjà lire avec profit Au coeur d’Orléans, il faudra oser faire respirer naturellement l’espace public du camarade Yann qui pose bien les enjeux.
Et c’est à une timide, très timide ouverture du côté du maire en sursis qu’on a assisté le 15 avril lors d’un live Facebook de France Bleu Orléans animé par François Guéroult. On doit encore au camarade Yann – ainsi qu’à « Lucie de Saint-Marceau » – les deux questions sur la création de pistes cyclables temporaires et sur le franchissement du pont George V.
C’est à partir de 41min15s dans la vidéo :

Voici le verbatim d’une partie de la réponse toute en circonvolutions :

« Sur ce sujet aujourd’hui, si j’ose dire, pour ceux qui ont besoin de se déplacer pour aller à leur travail par exemple, on peut faire du vélo sans être très embêté par la circulation, là je pense que tout le monde pourra en convenir. Après il va y avoir en effet un retour progressif à la normale et avec dedans la nécessité que les gens aient plus d’espace pour pouvoir circuler. Je suis ouvert à toutes les réflexions en ces domaines, y compris celle sur le pont George V. Mais ça fait partie de points qui devront être vus avec l’ensemble de mes collègues du conseil municipal. […] il faudra parfois aller contre des décisions antérieures qui ne justifiaient pas qu’on prenne ces décisions […]. »

Bref, on sent pas une grosse motivation sur le sujet.
L’urbanisme tactique à Orléans, pour le moment, c’est de la science-fiction :

Merci à un billet hilarant sur le Framablog pour la référence au Pulp-O-Mizer.

Droit de suite

Si vous n’êtes pas encore descendu (virtuellement) dans la fosse aux ours, allez-y, c’est sans danger.
L’expérience a fait réagir quelqu’un sur Twitter :

Evidemment en France, quand on supprime du stationnement quelque part, on en recréé ailleurs. À lyon comme à Orléans.

Si vous avez lu Copenhague est-elle une ville de cyclistes ? vous savez que Mark Wagenbuur a légèrement écorné l’image que la capitale danoise veut donner d’elle-même en matière de vélo. Son billet de 2018 avait généré son lot de réactions virulentes en commentaire. Un certain Jason avait toutefois voulu prendre un peu de hauteur. Son commentaire me semble très pertinent. En voici la traduction :

Je pense que la raison pour laquelle on parle tant de Copenhague (au-delà de Copenhagenize et d’autres initiatives « marketing ») tient dans le fait qu’on s’y sent en terrain connu quand on vient d’un pays qui a organisé son espace public autour de la voiture, comme aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni etc. .

Quand un urbaniste, ou un curieux, visite les Pays-Bas, il est face à un monde totalement nouveau : l’apaisement du trafic est massif, les aménagements cyclables sont partout, beaucoup d’endroits sont dépourvus de voitures, et il est évident qu’on privilégie avant tout le vélo comme mode de déplacement. Aux yeux du visiteur, passer de leur propre ville à une ville néerlandaise semble impossible : « chez moi je dois me battre pour simplement peindre une bande cyclable au niveau du caniveau sur une quatre voies alors comment est-ce que je vais pouvoir expliquer CELA ?! »

A contrario, découvrir Copenhague dépayse très peu. Les routes sont grandes et larges et réservent beaucoup d’espace aux voitures, les feux tricolores sont familiers, et les voitures sont partout visibles excepté dans les parcs. La différence est qu’on a réservé un peu d’espace pour laisser les gens circuler à vélo, et pourtant il y a des milliers de cyclistes ! Cela donne l’impression que « OK, si on met une bordure à la place d’une ligne blanche, qu’on ajoute un peu de peinture, et qu’on relie le tout, notre ville pourrait ressembler à ça. Je pourrais défendre CETTE manière de faire ! »

Continuité pédagogique à la néerlandaise

Comme vous le savez sans doute, la pratique du vélo n’est pas interdite pendant le confinement aux Pays-Bas. Une enseignante de 34 ans, Evelien Kooij, a en profité pour réaliser un 200 km en passant voir 21 élèves dont elle est la tutrice (si j’ai bien compris le rôle de mentor évoqué dans l’article) :

On notera qu’elle a fait son périple en vélo de course… et avec un casque.

Sur le front du vélotaf orléanais

Une histoire qui se termine bien3 :

Le lendemain :

Et un nouveau record personnel pour Aurélien – déjà évoqué au jour 10 11 – qui descend sous le quart d’heure pour son trajet vélotaf orléano-fleuryssois de 7,4 km :

Du côté de la vie sauvage

Ça s’est passé à Orléans :

Et pourquoi pas un bilan de compétences ?

Dans le monde d’après :

« Damn, that shit was dope! » comme le diraient les poètes urbains de NWA4 !

Notes

  1. Traduction littérale forcément bancale : « Vous allez maintenant découvrir la force de l’expérience de la rue »
  2. « L’urbanisme tactique c’est quoi ? Une approche à court terme pour des effets à long terme », Weelz, 14 avril 2020. Voir aussi « #IdéesPourAprès : oser l’urbanisme tactique pour adapter nos villes au contexte post-COVID19 » de Mathieu Chassignet et Eric Vidalenc, 13 avril 2020.
  3. Et comme l’a fait JP pour son GPS, on dit merci Cyclable Orléans.
  4. On pourrait traduit par « C’était de la bonne, putain ! »

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10 réponses

  1. janpeire dit :

    Merci pour ce nouveau billet qui nous renseigne sur les différentes facettes des cyclistes aka « tu écoutes du rap 😲».

    Plus sérieusement, merci pour la suite de touittes. Que de bonnes idées misent en œuvre… ailleurs.

    Après avoir raté l’arrivée du train en son temps, il est tout à craindre que la petite caste qui dirige la cité, cette fois-ci encore, ne tourne le dos à la révolution silencieuse et à 2 roues. Non seulement dans la vidéo il se donne à entendre un « manque de motivation » mais également que « une voie, c’était bien durant l’interstice temporel post grand confinement, maintenant que tout va bien, que tout a repris, un certain ordre des chose doit s’imposer dans lequel le vélo n’est pas pris au sérieux comme véhicule du quotidien ».
    C’est un procès d’intention mais cycliste arrosé a des craintes pour sa chaîne rouillée.

    Jpb

    • C’est pour ça que j’ai titré « une tactique sans stratège ? » car je reste dubitatif même en cas de mise en place à Orléans.
      Il me semble par ailleurs que les exemples internationaux donnés se trouvent dans des villes où le réseau viaire est particulier : des plans en damier où le moindre quartier résidentiel a des largeurs de voie dignes d’une autoroute (je pense notamment au contexte nord américain). Avec nos faubourgs d’Ancien régime on est pas du tout dans le même contexte.

    • Concernant le rap j’ai eu ma période plus jeune mais je n’avais jamais écouté ce célèbre album (d’autant plus qu’un film retraçant l’épopée du groupe est sorti il y a quelques années – je ne l’ai pas vu). J’ai beaucoup aimé à l’époque le tube Ice Ice Baby (1989) d’un rappeur blanc qui est au gangsta rap ce que l’aspartame est au sirop de glucose (cela dit ça n’a pas trop mal vieilli) :

  2. janpeire dit :

    Et j’ai oublié de commenter le poster du monorail. Très belle iconographie mais historiquement, selon les légendes locales, l’aérotrain devait passer ailleurs pour rejoindre la Source.

    • Alors je suis désolé mais en choisissant cette illustration je n’ai pas du tout pensé à notre cher aérotrain. Je cherchais une illustration qui rappellerait vaguement un pont et c’est celle qui correspondait le mieux. Il faut croire que tes innombrables clichés ont agi sur mon subconscient ! 🙂

  3. OC gère plutôt bien la crise sanitaire que nous vivons malheureusement concernant les sujets traitants de la mobilité il est très mal conseillé…

    La triple Lutz piqué verbal concernant le pont George V me fait penser au meilleur titre de NTM (meilleur groupe de rap français de tous les temps).

    « De tous temps pour les problèmes latents
    Tant ignorés, sauf quand faut s’faire réélire, mais attend y a pire!
    Si t’attends le réveil des foules, c’est qu’tu conspires
    On nous tient à la gorge par le biais de grandes espérances
    C’est comme ça que subsiste l’attentisme en France »

    Merci Jeanne pour ce voyage dans ma jeunesse.

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