Campus Madeleine : un futur aspirateur à voitures ?

L’information est enfin sortie. Il semble que les autorités orléanaises aient longtemps avancé masquées sur ce dossier. Et mon vrai-faux scoop du 1er avril 2018 intitulé « Un parking géant sur le site de l’ancien hôpital Porte-Madeleine » prend tout à coup une autre saveur. Il y aura bien un grand parking sur le futur campus universitaire de la ZAC mais celui-ci sera souterrain. Passera-t-il inaperçu pour autant ? Il est sans doute trop tôt pour le savoir mais il n’est certainement pas inutile de remettre en perspective cette annonce pesant – au bas mot – 17 millions d’euros1.

Grand retour en arrière

Comme le disait le grand chef sioux « Parking immobile au clair de lune », pour savoir où l’on va se garer il faut savoir d’où l’on vient. Le site de l’ancien hôpital Porte-Madeleine fait partie de la ZAC Carmes – Madeleine qui s’étend sur 11 ha de l’hypercentre2. Ce projet lancé il y a plus de dix ans n’a pas été un long fleuve tranquille pour les élus. Dès le début, le projet de destruction d’un rang d’immeuble pour élargir la rue des Carmes a suscité une franche hostilité comme en témoigne cette brève parue en 2008 :

Brève parue sous le titre « La rue des Carmes, alignée au carré » dans L’Express le 1er décembre 2008.

Fin 2011, on retrouvait Olivier Carré, alors premier adjoint du maire Serge Grouard dans un article de France 3 Centre – Val de Loire qui soulignait que les deux élus « [voulaient] convaincre les Orléanais de la pertinence de leur projet d’élargissement de la rue »3.

« Un peu secoué par [ceux qui s’opposent à l’élargissement] l’adjoint au maire Olivier Carré (par ailleurs député UMP), a insisté sur l’incompatibilité entre le format actuel de la rue et l’accueil des milliers d’étudiants prévu à terme sur le site reconverti de l’hôpital Porte-Madeleine. » .

Partie de la rue des Carmes obscur objet du désir d’alignement.

En février 2018, La République du Centre dressait le bilan de ces années mouvementées4 :

« Un véritable feuilleton politico-juridique où riverains, ministère de la Culture et Ville d’Orléans ont livré bataille, dès le lancement de la Zac des Carmes, fin 2008. Jusque fin 2015, date à laquelle toutes les oppositions ont été levées. »

Si la rue des Carmes est aujourd’hui piétonnisée, c’est à l’opposition résolue et combattive de l’association « Aux Carmes citoyens » qu’on le doit. Ce n’était pas le choix de la municipalité. Quand Olivier Carré a succédé à Serge Grouard au printemps 2015 dans le fauteuil de maire, il a su reprendre avec une grand souplesse politique le dossier qu’il connaissait sur le bout des doigts pour aboutir rapidement à un consensus5. Dès janvier 2016 il pouvait annoncer le lancement de la « rénovation du quartier des Carmes »6. La réhabilitation des immeubles promis à la destruction aura finalement fait tâche d’huile et c’est tout le quartier7 qui va bénéficier de la même démarche8.

Rue des Carmes, les immeubles sauvés de la démolition se refont une beauté.
Le seul immeuble ayant fait l’objet d’une destruction/reconstruction à l’angle Carmes/Stanislas Julien.

La grande affaire, au-delà du passage du tramway, c’était quand même la création d’un pôle universitaire sur les 5,3 ha laissés vacants par l’ancien hôpital Porte-Madeleine9. Moyennant quelques dizaines de millions d’euros, tout s’est beaucoup mieux passé pour les parties en présence10.

Sur les grilles de l’ancien hôpital.
Zoom sur le chronologie des opérations.

Petit retour en arrière

Magcentre évoquait en décembre 2017 que le projet de transfert d’une partie de l’université Porte-Madeleine provoquait des « vagues » au sein de l’université11 mais constatait dans le même temps l’importance du sujet pour la ville :

« Un projet de “retour” des étudiants en centre ville qui est réclamé depuis des décennies à cors et à cris par les Orléanais qui trouvent que la ville n’est pas assez animée, comme à Tours par exemple (au hasard…). »

C’est au printemps 2018 que le projet de déménagement des composantes droit et éco-gestion de l’université a été présenté aux personnels (enseignants et administratifs)12. On pouvait lire, toujours chez Magcentre :

« Reste le problème du parking qui n’est pas anodin dans la mesure où il ne se pose pas à La Source. Les concepteurs du projets côté fac, ont obtenu 90 places pour le personnel, sur le nouveau site, comme c’est le cas aujourd’hui. « 

Dans la foulée, le conseil de l’UFR droit, économie, gestion (DEG) a formulé un avis favorable au projet13.

Un peu plus d’un an plus tard, le comité technique de l’université a quant à lui voté contre ce déménagement14. Mais cinq jours plus tard, un conseil d’administration extraordinaire a approuvé le projet15.

« Le projet Madeleine est le premier volet d’une véritable refondation de l’Université d’Orléans, se réjouit Ary Bruand, le président de l’Université. Dans les années 60, il y avait eu la décision de recréer une université à Orléans, à la Source. Aujourd’hui, c’est la décision de réinvestir le centre-ville, tout en restant très fort sur le campus de la Source. C’est l’ambition de marcher sur deux jambes, une jambe en centre-ville, l’autre à la Source. L’enjeu est important pour Orléans, qui aujourd’hui n’est pas suffisamment irrigué par la vie étudiante.« 

La métaphore de la marche est audacieuse sachant qu’on pourrait facilement imaginer deux jambes de tailles différentes aboutissant à une franche et douloureuse claudication16.

Côté ville, Olivier Carré peut légitimement être fier et heureux d’avoir su ramener une partie de l’université en centre ville à l’horizon 2024. On peut toutefois souligner que ce ne sont pas les étudiants branleurs de psycho ou gauchistes de socio qui vont venir user leurs fonds de culotte sur les bancs flambants neufs des amphis du futur campus Madeleine. Avec un peu (beaucoup) de mauvais esprit, on pourrait dire que ce sont les fils et filles de, futurs membres de professions libérales (avocat, expert-comptable etc.), qui vont pouvoir profiter des aménités du centre ville. Orléans la bourgeoise17 de droite a un rang à tenir. La même logique est à l’œuvre dans l’arrivée tous frais payés de trois coûteux établissements d’enseignement supérieur privés dans les bâtiments de l’ancien collège Anatole Bailly rue Jeanne d’Arc18.

Côté mail boulevard Jean Jaurès, ce grand panneau a été installé plusieurs semaines avant le vote du conseil d’administration de l’université qui validait l’ « installation de la faculté droit-économie-gestion ».

Des autorités tout sourire

C’est donc le 10 octobre 2019 que tous les financeurs du projet de campus ont signé un « accord-cadre »19. Dans les communiqués officiels et la couverture presse de l’événement de nombreux chiffres sont fournis20 mais seul Magcentre évoque un parking21 :

« Et pour parachever l’ensemble un parking mixte public-privé de 600 à 700 places viendra faciliter la mobilité des occupants. »

Il est certain qu’à détailler le plan grand public officiel de l’opération, rien ne laisse deviner un tel ouvrage.

Un parking souterrain ? Où ça ?

C’est donc le grand retour des étudiants et des voitures en centre ville. Les voitures ne l’ayant jamais quitté, on ne peut y voir qu’un encouragement à continuer de gaspiller brûler des énergies fossiles pour déplacer entre une et deux tonnes de ferraille pour 75 kg d’être humain. On sait pourtant que la contrainte sur le stationnement est primordial pour encourager le report modal vers les transports en commun et les mobilités actives (voir Au commencement était le stationnement). Orléans n’est décidément pas en transition.

Quel plan de circulation ?

Un peu de sentiment dans ce monde de béton.

Celles et ceux qui ont connu les urgences pédiatriques ou la maternité – l’un des plus prolifiques de France22 – savent à quoi ressemblait la congestion automobile du site de l’hôpital Porte-Madeleine. Où seront implantées l’entrée et la sortie de ce parking souterrain d’au moins 600 places – c’est-à-dire le troisième du centre ville en capacité avec ceux de Châtelet (682 places) et Place-d’Arc (690 places) ?

En rouge les anciennes entrées/sorties de la maternité. Sauf erreur, la sortie ouest sur le boulevard était réservée aux véhicules de soin.

En dehors du mail, et de la rue Croix de Bois, le réseau viaire du secteur n’est pas adapté au trafic automobile. S’il l’a été au forceps c’est au détriment des piétons. La rue Stanislas Julien à l’est en offre une bonne illustration.

L’ouest de la rue Croix de Bois, qui débouche sur le boulevard Jean Jaurès, va jusqu’à proposer des trottoirs réduits à la largeur… d’une bordure. Double sens de circulation oblige.

Du point de vue des déplacements à vélo, on connaît déjà les difficultés que représente la rue des Carmes avec ses gros pavés, les rails du tram et son intense trafic piéton. Que se passera-t-il quand les cinq à six mille étudiants feront des allers/retours entre sandwicheries et learning center ?

Même chose rue Porte Madeleine où la plateforme du tram fait office de cheminement cyclable par défaut, dans les deux sens.

Personne ne s’amuse à prendre cette rue « à contre sens » à vélo alors que c’est réglementairement autorisé.
La Chapelle Saint-Charles, bâtiment classé en fort mauvais état23, est « hors opération ». Ah bon…

Histoire d’en rire

L’hilarant Gorafi vise souvent juste et comme la réponse à la question qui forme le titre de ce billet est oui, autant rire un peu en attendant la suite.


Crédit pour la silhouette utilisée dans la photo de couverture : Kissmykumbaya [CC0], via Wikimedia Commons

Notes

  1. « Un parking souterrain de 600 places prévu sur l’ancien site de l’hôpital Madeleine à Orléans », La République du Centre, 6 décembre 2019.
  2. Présentation du projet sur le site d’Orléans Métropole : Carmes – Madeleine.
  3. « Orléans : le dialogue des Carmes », France 3 Centre – Val de Loire, 1er décembre 2011.
  4. « Ce que l’on sait aujourd’hui du projet des Carmes », La République du Centre, 21 février 2018.
  5. « Orléans : Consensus autour du nouveau projet de rénovation de la rue des Carmes », France Bleu Orléans, 18 janvier 2016. Voir aussi « Le projet Carmes revisité fait l’unanimité à Orléans », Magcentre, 18 janvier 2016 et « Comprendre le feuilleton du projet de réaménagement de la Rue des Carmes en six dates clefs », La République du Centre, 19 janvier 2016.
  6. « Rénovation du quartier des Carmes : début des travaux fin janvier », France 3 Centre Val de Loire, 18 janvier 2016.
  7. Dont une partie de la population a déjà fait part de son ras-le-bol comme évoqué ici même.
  8. « Orléans : dans le quartier des Carmes, subvention ou expropriation, pour lutter contre l’insalubrité des logements », France 3 Centre – Val de Loire, 23 novembre 2018.
  9. « L’université bientôt au cœur d’Orléans ? » et « Le plus métamorphosé des quartiers ? », La République du Centre, 10 mars 2015. Avec une « vue d’architecte » qui fait réagir un lecteur : « Séduisant! Mais que devient la RD2020? Les arbres y ont poussé et les voitures ne sont représentées nulle part. » 🤡
  10. France Bleu Orléans écrivait en février 2018 : « Et puis surtout il y a la question financière. Au bas mot la rénovation des anciens bâtiments, la construction d’un neuf, la création d’un jardin, c’est 70 millions d’euros, sûrement 100 millions. Le projet est inscrit au contrat de plan État Région, qu’en sera-t-il plus tard ? Ce qui est sûr c’est que l’Université ne s’engagera pas dans un projet qui plomberait, de nouveau, son budget. C’est donc en grande partie Orléans Métropole qui paiera. Mais certains disent qu’après tout, c’est elle qui la veut le plus, cette université en centre ville, et que donc c’est normal qu’elle la finance… » (« Le retour de l’Université en centre ville d’Orléans, rêve ou réalité ? », 15 février 2018).
  11. « Orléans: le déménagement de la fac de Droit à Madeleine fait des vagues », Magcentre, 20 décembre 2017
  12. « La fac de Droit d’Orléans en centre ville: le projet dans le détail soumis aux enseignants », Magcentre, 30 mai 2018.
  13. « Étudiants, professeurs… Ont-ils vraiment envie d’un pôle universitaire au cœur d’Orléans ? », La République du Centre, 7 juin 2018.
  14. « Les représentants syndicaux de l’Université d’Orléans rejettent le projet Madeleine », Magcentre, 21 juin 2019.
  15. « Le projet Madeleine est voté : l’université d’Orléans rejoindra le quartier des Carmes », La République du Centre, 26 juin 2019.
  16. « La fac de Droit-Economie-Gestion d’Orléans quittera le campus de la Source en 2024 pour le site Madeleine », France Bleu Orléans, 26 juin 2019.
  17. Amusant titre de Geo de janvier 2010 : « Orléans : la bourgeoise a appris à aimer ses faubourgs ».
  18. « Orléans: “une débauche d’argent public pour les nouvelles grandes écoles privées” », Magcentre, 21 décembre 2018. Et au final ce ne sera que deux établissements, le troisième ayant revu ses exigences (à la hausse) : « Grandes écoles à Orléans : l’ESTP ne s’installera pas dans l’ancien collège Anatole Bailly », France Bleu Orléans, 25 septembre 2019.
  19. Voir « Signature de l’accord cadre sur le campus Madeleine (Orléans) », préfecture de région, 10 octobre 2019 et « Campus Madeleine : signature d’un accord-cadre », Orléans Métropole, 11 octobre 2019.
  20. « Le futur campus Madeleine, à Orléans, en 5 chiffres », La République du Centre, 13 octobre 2019.
  21. « 6 000 étudiants dans le centre-ville d’Orléans en 2024 ! », Magcentre, 10 octobre 2019.
  22. « 16e rang national, territoires d’outre-mer compris, en nombre d’accouchements par établissement » selon « La maternité du centre hospitalier régional d’Orléans des plus dynamiques [infographie]« , La République du Centre, 8 juin 2015.
  23. « Ancien hôpital Porte-Madeleine à Orléans : une coquille vide en péril ? », La République du Centre, 20 février 2018.

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6 réponses

  1. clouchez2015 dit :

    Du neuf, toujours du neuf. Ça donne aux élus l’impression de modeler leur ville. Et de laisser une trace. La leur.
    Alors que la véritable urgence est de redensifier les villes…
    Je ne vois vraiment pas en quoi cette rue devrait être élargie, et du coup des façades classées démontées, ce qui va coûter une fortune, sous prétexte que là vont passer des nuées d’étudiant.e.s? Les étudiant.e.s sont principalement piéton.ne.s, et vont donner de l’animation et consommer dans cette rue. Alors, il est où le problème? Ils ont vraiment tout faux dans cette ville!!! Et visiblement beaucoup d’argent à dépenser pour rien!!

    • J’ai souhaité revenir sur l’historique du quartier mais fort heureusement, il s’en est fallu de deux/trois immeubles pour que l’alignement soit réalisé. La rue des Carmes a été sauvée et il en a résulté sa piétonisation complète. Il n’est pas inintéressant de savoir que ce n’était pas voulu par les élus aux commandes.

      Et on voit bien aujourd’hui que le réflexe voiture est intact avec ce projet de grand parking souterrain. Il faut croire que les élus n’ont pas changé de logiciel (comme on dit de nos jours) depuis… les années 1980.

  2. Yann d'Orléans dit :

    Salut Jeanne,

    Ce parking n’est-il pas au final la victoire de la mairie d’imposer SON parking dans cette zone après avoir tenté de le faire en 2010 lors du projet de réaménagement des mails ?

    Philippe Deloire, « Requalification du mail Jaurès. Il est encore temps de se faire entendre en signant la pétition de l’ADAQOO », 23 septembre 2010

  3. REGUIGNE REGIS dit :

    Un « bon prétexte » : déjà sur le campus à la Source la majorité « écrasante » des étudiants, enseignants et tous personnels, viennent en « bagnoles » ; alors sur Madeleine cela sera idem « , donc » il faut « créer un immense » silo à bagnoles. Et hop, le (vilain) tour est joué. Non ? Regardez à la fac de sport combien de vélos accrochés et combien de voitures ; là c’est édifiant !

  1. 8 juillet 2020

    […] s’agirait donc d’ajouter au futur parking souterrain du campus Madeleine pas moins de deux autres puits à voitures. Ce n’est plus de la consolation mais de la […]

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