Bref détour par la Chine d’avant-guerre

L’écrivain britannique J. G. Ballard (1930-2009) a publié peu de temps avant sa mort une autobiographie qui, outre le plaisir de lecture qu’elle procure, permet de saisir combien l’autonomie des enfants, en matière de déplacement, s’est considérablement amoindrie en quelques décennies (Rue89 avait publié en 2014 un intéressant article à ce sujet). Tout ce qui concerne son enfance de riche expatrié au sein de la Concession internationale de Shanghai est discrètement placé sous le signe du vélo. À la fin des années trente, il multiplie les longues échappées dans la ville chinoise, cinquième port du monde à l’époque, même si, comme il le confie :

Mes trajets héroïques à vélo ne m’empêchaient pas d’être presque totalement coupé de la vie chinoise.

Il explique :

[…] je sillonnais à vélo l’avenue Foch et Bubbling Well Road, toujours à la recherche de quelque chose de neuf, rarement déçu.

Lorsque fin 1941 les Japonais prirent possession de la Concession internationale, ils confisquèrent les voitures étrangères, et Ballard relate ce détail :

Mon père dut s’acheter un vélo pour parcourir les huit kilomètres qui le séparaient de son bureau.

Après le chaos provoqué par l’invasion japonaise, qui valut au jeune Ballard de brèves vacances forcées, il raconte :

Ma seule grande déception fut la réouverture de l’école de la Cathédrale, un mois après Pearl Harbor. Je m’y rendais toujours à vélo […]

Il n’y a que lorsque toute sa famille fut internée au camp de Lunghua, en mars 1943, qu’il fut lui-même privé de libre déplacement… et de vélo.

Quand le camps de Lunghua fut libéré et que la famille Ballard eut retrouvé sa liberté en août 1945, l’auteur se souvient :

Mon père se débrouilla pour me faire offrir une bicyclette par un de ses sympathiques collègues chinois, et je me remis à pédaler à travers Shanghai.

Il relève également des changements dans la ville libérée par l’armée américaine :

Les cyclo-pousse avaient fait leur apparition, gros tricycles conçus pour prendre deux passagers, mais souvent occupés par deux États-Uniens accompagnés de leurs amies russes ou chinoises : les anciens tireurs de pousse-pousse se métamorphosaient en cyclistes.

Il y a certainement d’autres aperçus de cette jeunesse placée sous le signe de la liberté de déplacement dans son fameux roman partiellement autobiographique intitulé Empire du soleil (1984) — adapté au cinéma sous le même titre par Steven Spielberg en 1987. Lorsqu’il aborde la genèse de cette œuvre, Ballard écrit :

Je me rappelais parfaitement — je me rappelle toujours — mes balades vélocipédiques à Shanghai, mes explorations d’immeubles déserts, mes tentatives infructueuses pour fraterniser avec les soldats japonais.

Sur ce dernier point, il raconte notamment qu’il poursuivait leurs camions jusqu’à ce que, le plus souvent, il finisse par trébucher dans un rail du tramway. Si aujourd’hui le Japon est une nation démilitarisée, voilà au moins quelque chose qui n’a pas changé pour les cyclistes, jeunes ou moins jeunes.

2 réflexions sur “Bref détour par la Chine d’avant-guerre

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