Le pont de l’Europe a 20 ans mais ça ne rajeunit pas la politique de mobilité orléanaise

Le pont de l’Europe orléanais, dernier pont construit sur la Loire dans l’agglomération1, a été inauguré le 20 novembre 2000, il y a donc 20 ans jour pour jour. Souvenez-vous, on était dans la troisième année de la troisième cohabitation2, et le Premier ministre d’alors, Lionel Jospin, avait fait le déplacement pour couper le ruban, en bon camarade partisocialiste du maire de l’époque, Jean-Pierre Sueur. Il y avait aussi au programme de la journée l’inauguration de la ligne A du tramway (mise en service quatre jours plus tard). Ces deux grands projets ont naturellement beaucoup occupé le conseil municipal dans la seconde moitié des années 1990 puisqu’ils ont été menés de front, l’un justifiant en grande partie l’autre comme le rappelait le bulletin municipal dans son numéro d’octobre 2000 : « La circulation s’y fera sur deux foix deux voies, ce qui compensera les deux voies de circulation prises par le tramway sur le pont George V ».

Retour en l’an 2000

Grosse ambiance en ville pour la venue du Premier ministre comme le décrit le journaliste dépêché par Le Parisien3 :

DOUBLE INAUGURATION sous haute surveillance, aujourd’hui, du tramway d’Orléans (Loiret) et du centième pont sur la Loire, par le Premier ministre, Lionel Jospin. La tension en ville est brusquement montée après la condamnation, il y a deux semaines, de trois jeunes du quartier de l’Argonne. Dans la nuit de samedi à dimanche, encore une fois, les policiers ont recensé pas moins d’une dizaine de carcasses calcinées, non seulement dans ce quartier de l’Argonne, mais aussi dans celui des Grous [sic], une cité toute proche, et dans celui des Salmoneries, à Saint-Jean-de-la-Ruelle. Des demandes de renforts de CRS ont donc été faites, assure-t-on à la mairie. Ce qui devrait assurer au Premier ministre la tranquillité nécessaire, cet après-midi, pour inaugurer le tramway.

Quinze ans après, le journaliste de La Rép’ Florent Buisson confirme à l’occasion d’un dossier anniversaire sur le pont4 :

[Lionel Jospin] franchit la Loire en bus, puis à pied, en fin de matinée, après une arrivée en hélicoptère. Les tireurs d’élite du Raid sont déjà là depuis un moment. Leurs collègues de la police traditionnelle quadrillent l’endroit pour contenir la grogne sociale.

Deux plaques sinon rien (il y en a une à chaque extrémité du pont) rappellent cette journée mémorable :

Hola le pont !

Vue depuis le quartier Madeleine.

Sur le site de la Mission Val de Loire on trouve une bonne description du pont5 :

Situé à l’ouest du centre ville, le Pont de l’Europe, construit entre 1996 et 2000, a été conçu par Santiago Calatrava, célèbre architecte espagnol. C’est un ouvrage d’art en arc « bow-string », composé d’acier et de béton. Il est soutenu par deux piles tripodes en béton ancrées dans le lit du fleuve. Son tablier est surmonté d’un arc en acier incliné, qui visuellement prolonge la direction de deux branches des piles.
L’ensemble se maintient avec un complexe jeu de forces réglées à l’aide des câbles tendus entre l’arc et le tablier. Sa silhouette dynamique, ses lignes fines et élégantes lui confèrent une valeur plastique, sculpturale. Cet ouvrage d’art enrichit le patrimoine de la ville et du Val de Loire avec un élément à la fois novateur et contemporain.

Un rapide coup d’oeil sur Wikipédia nous apprend que l’architecte avait déjà employé cette configuration technique – l’arc unique incliné – avec le pont de l’Alamillo (1992) et a continué à le faire par la suite un peu partout dans le monde : puente de la Mujer (2001), pont Cadran Solaire (2004), pont de Cordes (2008), pont Samuel Beckett (2009).

L’hiver dernier j’ai eu l’oeil attiré par le pont à la nuit tombée alors que je circulais quai de la Madeleine :

Au cours d’une recherche sur le Net je suis tombé sur cette courte vidéo amateur tournée côté siège passager d’une voiture. C’est rigolo même si le vent souffle trop fort dans le micro :

Filmé en 2013.

Je ne suis pas qualifié en architecture mais j’ai toujours trouvé l’arc esthétiquement sous-dimensionné par rapport à la longueur du pont. Il n’est pas si monumental sauf quand on s’en approche6.

Le pont s’affiche en photos à la station de tram Porte Dunoise à quelques centaines de mètres de là, quartier Madeleine.

Un pont pour rien ?

En 2015, l’ancien maire devenu sénateur Jean-Pierre Sueur revenait sur les nombreux oppositions au projet et donnait son sentiment7 :

« On me disait que ça allait porter préjudice à la Loire, que ce pont ne mènerait nulle part. Je constate donc qu’aujourd’hui, 20.000 automobilistes vont nulle part, tous les jours… L’opposition voulait une 2 fois 2 voies jusqu’au carrefour d’Auchan. Mais c’est une idée des années 50. Il faut toujours tenir bon devant les contestations, sinon on ne fait rien… »

On peut faire remarquer que selon le principe du trafic induit, toute ouverture de voie génère son propre trafic. Dans le cas d’un pont cet effet est toujours massif. Et il reste que ce franchissement à 2×2 voies – tiens, tiens, on était pas dans les années 1950 pourtant – reste largement sous-utilisé au regard de ses capacités. Loin de moi l’idée de le déplorer mais le flux de circulation créé n’est pas sans causer de nombreuses nuisances et je souhaite bien du courage aux futurs habitants du futur « éco-quartier » de la friche Renault/TRW qui le jouxtera8.

L’article du numéro d’octobre 2020 du bulletin déjà cité se terminait sur ce paragraphe :

Le côté sud, moins urbanisé, se devait d’être protégé [sic !]. Un giratoire à trois branches répartit la circulation entre une nouvelle voie qui desservira l’ouest de l’agglomération vers Saint-Pryvé-Saint-Mesmin (avec, à terme, un accès au nouvel échangeur de l’A71), et la rue des Hautes-Levées, qui sera élargie. Tout un nouveau maillage des rues à l’est, dans le quartier de l’hippodrome, contribuera à fluidifier le trafic et facilitera les déplacements vers le quartier Dunois et celui de la Madeleine.

Ah la fameuse fluidité ! Le projet de nouvel échangeur autoroutier a été abandonné et la rue des Hautes-Levées n’a pas été élargie. Sauf qu’elle joue désormais le rôle d’un axe de transit. Et les totomobilistes nerveux de l’accélérateur, grisés par la piste d’accélération que représente le pont – limité à 70, une hérésie – s’engouffrent sur cette route étroite et sinueuse comme s’ils étaient encore sur la tangentielle :

Le pont de l’Europe dans son environnement, à mi-chemin du pont Joffre à l’est, et du pont de l’A71, à l’ouest.

Et le vélo dans tout ça ?

Le journaliste du Parisien déjà cité précisait le jour de l’inauguration :

Ce quatrième pont à Orléans, d’un coût total de 220 millions de francs, va permettre de répondre à l’augmentation du trafic automobile, mais il comporte aussi deux pistes cyclables et deux trottoirs pour les piétons.

2 + 2 ne font pas 4 ici car trottoir et cheminement cyclable ne font en réalité qu’un. Il faut croire qu’à l’époque on ne parlait pas d’espace partagé. Le bureau d’étude qui a travaillé sur le projet n’est pas dupe et écrit dans un document de synthèse de 2016 (je souligne):

Pont urbain sur la Loire ayant pour vocation de désengorger le trafic ouest d’Orléans. Il comprend 4 voies de circulation et 2 trottoirs.

Le trottoir amont. Fait-il vraiment 3,5 m de large ?

Bon, ne soyons pas bégueules, il y a la place de circuler même si, comme le signalent les panneaux aux deux entrées du pont, le vélo n’est pas prioritaire.

Là où ça pêche vraiment, c’est, comme toujours, aux intersections. On a beau être sur l’itinéraire de la Loire à vélo, le cycliste apparaît toujours comme un intrus qui emprunte les passages protégés. De plus, en raison de la complexité du carrefour en terme de nombre de phases de feux, l’accès au pont depuis le nord à vélo est interminable quand on a pas la chance d’arriver par les quais.

Débouché sud – à l’ouest vers la pointe de Courpain par exemple, ou à l’est vers Orléans le long de la Loire – dont la traversée est périlleuse, que ce soit à pied ou à vélo, puisque beaucoup de véhicules déboulent à plus de 70 km/h, les deux voies dans chaque sens invitant à faire rugir les chevaux-vapeur :

Débouché nord régulé par feu :

Et puis il y a surtout cette autre merveille orléanaise, en l’espèce ce panneau voie verte positionné en haut d’un escalier :

On remarque à gauche de la rambarde une trace de VTT.

Cela fait des années que cette incongruité est signalée mais rien ne change9. On n’est pas sérieux quand on a 20 ans.

Association d’idée bonus

Qui dit Europe dit Erasmus, et qui dit 20 ans dit étudiant, non ?
Alors terminons par l’hilarant Bertrand Usclat10 dans son dernier sketch en date pour Broute, « une parodie de ces capsules vidéos diffusées sur Internet qui donnent la parole à des personnalités, ou des anonymes, sur des sujets d’actu ou de société » selon Canal+ :

Notes

  1. Il est en revanche loin d’être le seul à porter ce nom passe-partout comme nous l’apprend Wikipédia.
  2. Le truc qui à l’époque pouvait encore laisser croire que la France vivait en régime parlementaire et non présidentialo-autocratique comme aujourd’hui.
  3. Renaud Domenici (avec l’AFP), « Un tram, un pont et un Premier ministre Orléans », Le Parisien, 20 novembre 2020.
  4. « [Il y a 15 ans, le pont de l’Europe] Jospin inaugure le 100e pont sur la Loire », La République du Centre, 19 octobre 2015.
  5. Le pont de l’Europe est déjà apparu sur ce blog à la fin du billet intitulé « Confinement jour 38 : la vélorution avancerait-elle masquée ? ».
  6. Ou alors en grimpant dessus, ce qu’a réussi un homme alcoolisé en juin 2019 : « Un homme secouru après avoir escaladé l’arc du pont de l’Europe à Orléans », La République du Centre, 17 juin 2019.
  7. « [Il y a 15 ans, le pont de l’Europe] « Cette œuvre a magnifié le paysage » », La République du Centre, 20 octobre 2015.
  8. « Après dix ans, le nom de l’aménageur du futur quartier sur le site Renault/TRW, à Saint-Jean-de-la-Ruelle, est enfin connu », La République du Centre, 29 mai 2019.
  9. Le problème est connu des services, mais comme il existe un passage sous le pont, j’imagine qu’il ne doit pas être jugé urgent.
  10. Bertrand Usclat est devenu vélotafeur comme il l’a expliqué le 12 octobre 2020 au micro de l’émission Cause commune animée par Jérôme Sorrel, vous savez, l’auteur l’année dernière d’un guide du vélotaf recensé ici même. Je recommande sa vidéo sur « le connard à vélo », un petit bijou d’autodérision.

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13 réponses

  1. Isaduvelo dit :

    Les videos sont hyper ! Merci.

  2. janpeire dit :

    « En 2015, l’ancien maire devenu sénateur […] donnait son sentiment :
    « On me disait que ça allait porter préjudice à la Loire, que ce pont ne mènerait nulle part. Je constate donc qu’aujourd’hui, 20.000 automobilistes vont nulle part, tous les jours… L’opposition voulait une 2 fois 2 voies jusqu’au carrefour d’Auchan. Mais c’est une idée des années 50. Il faut toujours tenir bon devant les contestations, sinon on ne fait rien…  »
    »

    C’est beau la vieillesse, cela permet d’oublier.
    Le pont ne mène nulle part, c’est un fait, car il avait bien été vendu comme une jonction « autoroute voie expresse RN20 ».

    Les vélos y sont tolérés à cause de la vache sacrée « Loire à vélo » cela est d’une évidence crasse au regard des innombrables bordures aux différents carrefours, de la complication qu’est le cheminement pour passer sous le pont — d’où le panneau « voie verte » qui fait rire en public un président d’agglo, représentant d’un club d’élus & vélos » — , ce, sans parler de la qualité du chemin, et de la qualité du revêtement du-dit pont, une qualité de gris et de cloques.

    Un « éco-machin » va être construit, bonne chance aux personnes qui vont être bernées, mais, sauf erreur de ma pomme, dans les vues d’artistes, il y a une « bande cyclable » pour joindre l’ouvrage. Dans 20 ans, celui qui n’est encore que premier représentant de la métropole nous expliquera qu’il a « bataillé » pour cette bande.

    JPB

    • Très juste ta remarque à propos du revêtement des trottoirs, pas terrible.
      Et plus globalement, le pont est sale et comme il est blanc, ça ne se voit que trop bien.

      Dans l’article du numéro d’octobre 2000 de Vivre à Orléans, il y a cet autre paragraphe qui vaut son pesant de noix de cajou :

      Côté rive nord, l’espace urbain qui manquait d’unité architecturale et de repères a été totalement repensé. En sortie du pont, là où la circulation est intense, deux voies s’élèvent vers le nord pour former une esplanade. Un jardin y sera aménagé d’où l’on pourra voir le fleuve. Un phare incliné, en acier et en verre, sera implanté dans l’espace central. Il illuminera le lieu, la nuit, à la sortie du pont.

      Vingt ans après, l’esplanade est un terrain vague qui fait office de parking sauvage et c’est peut-être mieux ainsi car j’ai du mal à comprendre comment les édiles de l’époque ont pu envisager sérieusement d’y aménager un jardin alors qu’ils transformaient les abords immédiats du lieu en enfer routier.

      • janpeire dit :

        J’avais oublié cette histoire de phare, mais dans sa hâte de vouloir se faire ré-élire, l’ex-maire ne brillait pas beaucoup ; il n’était pas encore au sénat qu’il racontait déjà n’importe quoi.

    • Thib dit :

      Je vous rejoins sur le revêtement. Ajouté à cela un éclairage par en bas et des phares de voiture pleine face et la traversée de nuit devient source de sensations fortes ! (particulierement pour le trottoir aval)

      • Un éclairage bien cru si je ne me trompe (j’imagine que ce sont des genres de néons).
        Rien à voir avec ce que font les Néerlandais pour leurs ouvrages d’art avec des lampes LED.

        • Thib dit :

          Oui sûrement, je ne saurais dire exactement. Mais ca n’est pas tant la qualité de l’éclairage que son orientation qui pose problème. Pour faire simple, ici, on éclaire le ciel plutôt que le sol. Ce qui ne permet pas vraiment de voir où l’on met les roues (et les pieds). Sans compter l’apport non négligeable au phénomène de pollution lumineuse, dont les effets ne se résument pas à la simple gêne pour l’observation des étoiles. Mais ça c’est un autre sujet.

  3. Yann d'Orléans dit :

    Je n’étais pas encore à Orléans à cette époque. Ce pont n’était-il pas un prélude à un prolongement de la tangentielle ?

    • Si bien sûr : le but était de longer l’autoroute, créer un échangeur (comme dit dans le billet), et aller jusqu’à Olivet.
      Voici le plan d’avril 1996 présenté en conseil municipal (source) :
      plan du projet de franchissement ouest avril 1996
      Mais les élus d’Orléans savaient depuis belle lurette que les élus de Saint-Pryvé-Saint-Mesmin n’accepteraient jamais la création d’un tel axe sur le territoire de leur commune.

      Note qu’à l’époque, au début des années 1990, il était question d’ajouter deux franchissements de Loire, à l’ouest donc, mais aussi à l’est du côté de Combleux.

      • Yann d'Orléans dit :

        Ahhhh…. Moi je pensais à une tangentielle en site propre.
        OK on récupère l’autoroute mais pour aller jusqu’à la sortie Orléans Sud et ensuite on rejoint la RD2020 mais ensuite pour aller encore plus à l’est ?

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