J’ai GRACQué pour Bruxelles

Ah Bruxelles ! La ville qui symbolise par métonymie et incarne de facto la calamiteuse construction européenne a beaucoup plus à offrir que les parkings à vélo vidéo-surveillés des employés de son quartier européen. Et si les vélotafeurs de l’EU Cycling Group (EUCG) font un bon boulot à leur niveau, c’est au combat du GRACQ que l’on doit en grande partie les aménités cyclables que le touriste estival en bermuda a le plaisir de découvrir. Le Groupe de Recherche et d’Action des Cyclistes Quotidiens agit depuis 1975 dans toute la Wallonie main dans la main avec le Fietsersbond compétent, lui, pour la partie flamande de la Belgique… et à Bruxelles même. C’est une des conséquences du fédéralisme belge, les personnes qui se déplacent à vélo dans la Région de Bruxelles-Capitale ont deux associations qui se chargent de défendre leurs intérêts. Heureux le touriste ignorant de ces subtilités qui profite à hauteur de guidon du patrimoine architectural remarquable d’une métropole largement ouverte – quel sentiment d’espace ! – et richement dotée de parcs. Après l’excursion à Louvain via une voie express vélo, voici une ultime carte postale de l’été 2019.

Si vous êtes las des gauffres, prenez donc une glace de chez Pepe’s.

Préambule wikipédien

Laissons l’encyclopédie en ligne participative nous renseigner utilement à la page Bruxelles :

Le terme Bruxelles est le plus souvent utilisé pour désigner la Région de Bruxelles-Capitale, administrée par un gouvernement dénommé « gouvernement de Bruxelles-Capitale ». La Région est divisée en 19 communes, à l’instar de Londres divisée en districts, mais qui sont soumises à l’autorité du gouvernement et du parlement de la région. La commune centrale, qui conserve son nom séculaire de « Ville de Bruxelles » (communément appelée « Bruxelles-ville ») est un ensemble composite comprenant le centre historique (le Pentagone) et une série d’extensions urbaines : le quartier Léopold, où se concentrent notamment les institutions européennes, les anciennes communes de Laeken, Neder-Over-Heembeek et Haren, le quartier maritime ainsi que la très bourgeoise avenue Louise au sud, le Bois de la Cambre. Les 18 autres communes, représentant une centaine de quartiers distincts, s’agglomèrent autour de cette commune centrale pour former une région de 19 communes. En effet, toutes les communes ont un statut d’égalité sous un gouvernement et un parlement bruxellois qui ont été créés à l’occasion de la fédéralisation de la Belgique.

Pour le sujet qui nous intéresse, il faut comprendre par « statut d’égalité » que les autorités de chaque commune font comme elles l’entendent en matière d’aménagement cyclable.

Avec le GRACQ

En approche.

Un des huit permanents du GRACQ a eu l’amabilité de me recevoir dans leurs locaux de la rue de Londres1. L’association partage le lieu avec Pro Vélo qui est une émanation du GRACQ orientée service (à destination des écoles, des entreprises et des pouvoirs publiques). Fort de 13000 adhérents et sympathisants2, le GRACQ se concentre sur l’action militante et le plaidoyer en s’appuyant notamment sur un réseau de bénévoles au plus près du terrain (relais locaux et points de contact). Tout nouvel adhérent se voit proposer dans le kit d’accueil une formation « à vélo dans le trafic » (formation payante pour les non membres). L’association a aussi négocié pour ses membres cotisants une assistance protection juridique.

15 rue de Londres. La camionnette est bien plus visible que l’inscription en bleu clair sur le bâtiment.

On doit notamment au GRACQ la réintroduction dans le code de la route belge du SUL pour Sens Unique Limité, l’équivalent de notre double-sens cyclable.

Panneau indiquant un SUL. Plus élégant que sa version française.

L’association n’est pas non plus pour rien dans la mise en place des boxes à vélo même si c’est encore une autre structure associative qui gère leur déploiement : Cyclo.

Une « boite à pain ».

Cyclo gère aussi les différents « points vélos » de la métropole.

Et le parking Bourse flambant neuf (800 places) et son très grand atelier vélo :

« Parking vélo 4 étoiles » pour le GRACQ qui rappelle que sa demande est de 10000 emplacements sécurisés pour le territoire bruxellois.

Du vert

« Bruxelles est l’une des capitales européennes les plus vertes » déclare le site officiel et c’est très plausible. Mais sauf voie dédiée, les parcs bruxellois ne sont pas autorisés aux personnes à vélo âgées de plus de 12 ans3. L’allée centrale du parc du Cinquantenaire est une des exceptions à cette règle.

Au Cinquantenaire, voie royale pour les vélotafeurs.
Des Jump on en voit un peu partout dans la ville (avec leur livrée rouge, ils ne passent pas inaperçus). Ici au Cinquantenaire, un représentant correctement stationné.
Bruxelles, ville verte et secrète !

De l’espace

Ce qui frappe dans les communes visitées – du moins quand on vient d’Orléans – c’est la largeur des voies. Ce qui, il faut le dire, facilite d’autant les dépassements des automobilistes qui se font en général de manière respectueuse. Quand l’espace est plus restreint, l’automobiliste dépasse quand même mais semble le faire en seconde intention là où en France il close-pass sans se poser de question. Cela dit c’est juste une impression, favorisée sans doute par le fait que l’automobiliste bruxellois s’arrête systématiquement pour laisser traverser les piétons en approche. Oui, oui, même le chauffeur de taxi ou le kéké en Maserati4.

Contre-allée de la contre-allée avenue Marnix près de la Porte de Namur. Et accessoirement « rue cyclable ».
Vue partielle de la Place Meiser où on finit par perdre le compte du nombre de voies de circulation.

Boulevard Lambermont, les cyclistes sont dans un sens renvoyés sur un trottoir cyclable (avec une drôle de gestion des intersections), de l’autre, sur une contre-allée-zone-30-rue-cyclable, au mieux.

Autre exemple au début de l’avenue de Tervueren juste à la sortie du parc du Cinquantenaire.

Ça commence bien et ça se transforme tout de suite en zone résidentielle et de rencontre. Le double chevron indique un ICR (itinéraire cyclable régional).
Panneau signalant une zone résidentielle et de rencontre. Plus rigolo que celui de notre zone de rencontre.
Certaine(e)s utilisent l’espace partagé, d’autres préfèrent la route.

A Ixelles, avenue du général de Gaulle, ça passe large pour ce SUL :

Exemple emblématique du cars splaining bruxellois, la rue de la Loi avec ses quatre voies en sens unique et sa malheureuse bande cyclable sur le trottoir (une dans chaque sens avec ses propres feux de circulation) :

Croyez-le ou non : les piétons attendent le feu vert pour traverser sans déborder sur la bande cyclable.

Au croisement avec la rue Ducale, la rue de la Loi propose dans un sens la bande de placement de la mort et dans l’autre une bande protégée par d’imposants plots sur quelques mètres… devant le parlement :

Avenue de Broqueville, la bande cyclable prend en compte la zone d’emportiérage (ce qui est aussi quasi systématiquement le cas des simples pictos quand il n’y a pas la largeur pour matérialiser un couloir de circulation spécifique) :

De l’espace, des arbres… et un aménagement cyclable minimal.
Il n’y a pas que des cyclistes dessus d’ailleurs…

Des vélos

Une petite galerie de portraits pour le plaisir des yeux entre vintage et haut de gamme dernier cri :

Et bien sûr des vélos cargos :

Dont certains sont bâchés sur la voie publique :

Du côté du Mont des Arts

Sur la voie pentue qui permet d’atteindre la place Royale en longeant le Mont des Arts on peut en quelques minutes apercevoir toute la diversité des cyclistes bruxellois, qu’ils soient autochtones ou en visite. Voie taxi-bus-vélo à la montée, simples pictos et chevrons à la descente.

La ville en selle

L’effet vacances joue probablement son rôle, avec une circulation motorisée peut-être moins intense que le reste de l’année. On voit des enfants à vélo (accompagnés).

Style coursier avec le U accroché au sac à dos.

Même à pied, l’élégance en singlespeed :

Ou l’association surprenante du fixie effilé à un gros chien placide au pied de l’ascenseur des Marolles :

Et puis il y a le vélo à louer. Mais pour quelle activité ? Le site dont l’adresse est mentionnée sur le caisse se contente d’un « Coming Soon… » :

Le coussin de selle est sûrement en option.

Les brigades cyclistes, un atout majeur selon le GRACQ :

Réclame

Est-ce que la publicité à vélo est plus acceptable ? Velocom, « un service de publicité à vélo, local et éco-responsable », doit en être convaincu. J’ai croisé place place Royale ses bikers-ambassadeurs sur leurs vélos retapés et lestés de lourdes remorques.

Curiosités

Oubliez les frites au four.
Régulation au bois de la Cambre pour flotte de scooters électriques en libre service et chevaux de la police montée (qui est « une référence à l’étranger » selon RTL).
Pas de panique : c’est pour un mariage.

À Julien le mot de la fin

Par la grâce d’une improbable homonymie, laissons à Julien Gracq (1910-2007) le mot de la fin lui qui, dans les Carnets du grand chemin (1992), évoque Bruxelles en quelques paragraphes dont je ne cite que deux extraits par respect pour le droit de courte citation :

Bruxelles : une fois de plus, je suis resté saisi devant l’ampleur d’assise exceptionnelle, la masse orageuse du palais de justice, qui semble établi sur la cité entière comme une pesante nuée architecturale. Depuis le jour où je l’ai découvert, presque enfant, dans une illustration de mon manuel d’histoire Malet et Isaac — sans beauté vraie peut-être, inutilement compliqué dans le détail, mais pourvu de je ne sais quelle pesanteur babylonienne dans la manière qu’il a de s’épauler si souverainement sur sa colline —, je n’ai jamais pu oublier sa silhouette.

Et

La Grand’Place comme un théâtre de plein air, une Scala naïve et décoiffée, où chaque loge rivaliserait de drapé et de dorure avec ses vis-à-vis.

Je ne peux que vous inviter à aller lire le reste du texte. Pourquoi pas à l’occasion d’une pause vélo sur le « grand chemin », « celui qui traverse et relie les paysages de la terre » ? Heureux celui qui le suit jusqu’en Belgique.

On imaginerait bien J. Gracq sur ce genre de vélo.

Notes

  1. Merci encore Julio pour l’accueil.
  2. Le nombre de membres cotisants atteint 2700 personnes.
  3. « Sauf aux endroits spécifiquement destinés à cet effet (par un aménagement adéquat et renseigné par un pictogramme) ou autorisation délivrée par l’autorité qui a la gestion des lieux, les véhicules non motorisés, les cyclistes, les trottinettes, les planches à roulettes et les patins à roulettes sont interdits dans les espaces verts à l’exception des voitures d’enfants et de personnes moins valides ainsi que les cycles, trottinettes, planches à roulettes et patins à roulettes conduits et utilisés par des enfants de moins de 12 ans et dans la mesure où leur conduite ne met pas en danger la sécurité des autres usagers. » (source : Règlement d’usage et d’occupation des espaces verts et aires de jeux gérés par la Ville de Bruxelles)
  4. Ce n’est pas que pour le plaisir de la rime : expérience vécue.

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4 réponses

  1. Isabelle R. dit :

    Merci pour cette belle ballade. Que d’aménagements, on en rêve !
    Et merci aussi pour ton sens littéraire de la sémantique. On peut en avoir dans les cuisses et aussi dans le cerveau ! 😉

  2. Yann d'Orléans dit :

    Hello,

    Concernant la remarque rue de la Loi sur les piétons qui patientent en dehors de la bande cyclable, il faut dire que beaucoup de vélos roulent tellement fort au milieu des piétons sur cet axe qu’à mon avis les marcheurs sont devenus méfiants au fil du temps.

    • Salut,

      Peut-être mais il y a aussi des gens qui déambulent là pour la première fois j’imagine. Je pense plutôt que c’est la fréquence de passage de cyclistes qui génère cette vigilance (la fameuse masse critique).

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