Préoccupations sélectives — par Mark Treasure

À partir d’un cas concret, Mark Treasure expose à nouveau la duplicité d’une partie de la population britannique, et de ses représentants, dès lors que l’hégémonie automobile est partiellement remise en cause. Son constat est évidemment généralisable à d’autres pays1.
Voici la traduction de « Selective concern » publié le 9 décembre 2020 sur As Easy As Riding A Bike.

Entre la fin septembre et la fin novembre de cette année, Horsham a brièvement disposé d’une voie cyclable tactique, créée en moins d’une journée par l’ajout de potelets en plastique boulonnés et de marquages sur la chaussée, qui transformait en bande cyclable une voie de notre périphérique intérieur à quatre/cinq voies.

La voie cyclable temporaire d’Albion Way. Notez qu’à cause d’un affaiblissement du projet initial, elle n’allait que dans un sens, et n’était donc pas susceptible d’attirer des personnes qui n’étaient pas déjà enclines à faire du vélo ici avant l’ajout de la protection.

La réaction à ce projet (et à d’autres du même type dans les grandes villes du Sussex de l’Ouest) a été virulente, comme on pouvait s’y attendre, et le conseil du comté, dont l’engagement en faveur des modes actifs de déplacement est aussi superficiel qu’une pellicule de diesel sur une flaque d’eau, a rapidement annoncé qu’il supprimerait chacun d’entre eux – avec méchanceté, y compris celui qui ne réduisait même pas la capacité routière de l’axe équipé.

L’opposition à cette voie vélo de la part des automobilistes du centre ville – dont les trajets étaient parfois plus longs qu’auparavant – avait comme composante principale ce qu’il faut bien appeler des préoccupations sélectives. La « préoccupation » pour la sécurité des cyclistes aux carrefours comme celui de la photo ci-dessus – préoccupation pour la sécurité des cyclistes qui s’est évaporée maintenant que l’aménagement a été supprimé. La « préoccupation » que la piste cyclable « cause » de la pollution (attention scoop – aucun des projets de pistes cyclables dans le Sussex de l’Ouest n’a réellement fait de différence dans la qualité de l’air) – une préoccupation qui ne se manifeste que par l’exigence que la route redevienne entièrement dominée par les véhicules à moteur privés afin de « résoudre » le problème, et non par quelque chose d’aussi significatif que la réduction du nombre de trajets en voiture ou même leur arrêt complet. Comme pour le « souci » concernant la sécurité des cyclistes, ne comptez pas sur ces mêmes personnes pour soulever le problème de la pollution de l’air de sitôt, à moins qu’une autre occasion ne se présente pour eux d’utiliser sans vergogne cette préoccupation pour privilégier leur voiture au détriment des modes de déplacement non polluants.

Mais la « préoccupation » la plus manifestement superficielle concernait les services d’urgence, qui allaient apparemment se retrouver coincés dans les embouteillages « causés » par la voie réservée aux vélos. En retour, cela allait inévitablement entraîner des incendies, la fuite de délinquants et la mort des personnes conduites dans des ambulances incapables de rejoindre l’hôpital à temps.

Tout cela était bien sûr complètement absurde, car le nouveau dispositif constituait une amélioration évidente et objective pour les services d’urgence. Il permettait de remplacer deux voies de circulation automobile potentiellement encombrées (sans passage pour un véhicule d’urgence) par une voie ouverte dont les cyclistes peuvent facilement sortir en cas de besoin. Loin d’être une catastrophe potentielle, la nouvelle voie permettait aux services d’urgence de dépasser facilement tout encombrement routier et d’emmener leurs patients à l’hôpital ou de se rendre sur le lieu d’un délit ou d’un incendie, bien plus rapidement qu’ils ne le faisaient sans elle.

On constate sans difficulté que la voie cyclable est exactement de la même largeur que la précédente voie de circulation générale, et reste donc un moyen simple pour les services d’urgence de contourner toute congestion du trafic.

Malheureusement, ces vraies-fausses « préoccupations » ont été rapportées comme des faits manifestes, sans aucune nuance ou clarification, dans un éditorial du journal local célébrant la décision de supprimer la voie cyclable

« le trafic s’est accumulé sur cet axe dont la capacité a été réduite de moitié – entraînant embouteillages, ralentissements, pollution et la crainte que les véhicules d’urgence ne puissent plus filer à bonne vitesse ».

La raison pour laquelle un journal qui prétend être respectable et digne de confiance a choisi de ressortir cette absurdité facilement démontrable concernant le retard des services d’urgence même après que la décision de supprimer la voie a déjà été prise est, franchement, un mystère – notamment parce que les avantages pour les services d’urgence de la mise en place de cette voie avaient déjà été signalés à leurs journalistes, à plusieurs reprises. (Et les bureaux du journal sont de fait situés le long de cette route – le bâtiment à côté du parking géant à plusieurs étages dans la vidéo ci-dessous – de sorte qu’il n’aurait pas été du tout difficile pour eux d’aller observer la situation).

Il va sans dire que quelques jours après la publication de cet édito, la voie cyclable ayant disparu et le confinement de novembre pris fin, la route est à nouveau encombrée de deux files parallèles de véhicules à moteur à chaque feu de circulation – deux files qui seront très difficiles à négocier pour les services d’urgence.

Naturellement, on pourrait s’attendre à ce que les personnes qui étaient réellement préoccupées par le retard des services d’urgence le soient encore plus maintenant, étant donné que la voie qui permettait à ces services de contourner les files d’attente a disparu, remplacée, trop souvent, par des véhicules à moteur statiques. Mais de même que la route est redevenue entièrement dominée par les voitures, il semble que nous soyons redevenus indifférents aux retards des services d’urgence, ou même à la qualité de l’air, ou à la sécurité des enfants qui tentent de se déplacer à vélo dans une ville qui reste constamment hostile à leur mode de transport – des enfants que j’ai vus pour la toute première fois choisir de se déplacer à vélo sur cette route.

Nous ne reverrons pas cela de sitôt – et nous ne nous préoccuperons pas non plus de la sécurité de ce garçon, maintenant que la voie cyclable a disparu.

Le cas de la voie cyclable tactique de Kensington High Street, tout aussi éphémère, présente des parallèles remarquables2. En particulier, l’espace occupé par la voie vélo, désormais supprimée sous prétexte qu’elle « causait » des embouteillages, bien qu’elle voyait passer des milliers de personnes par jour, a été remplacé par des véhicules automobiles stationnés par intermittence.

Tout comme pour les « préoccupations » à Horsham, la « préoccupation » concernant la congestion, si pressante que le conseil a dû agir immédiatement face à un prétendu tollé local, a maintenant totalement disparu alors que ces véhicules arrêtés génèrent une perte équivalente d’espace routier. En effet, les voitures garées sur le bord de la route, qui occupent une capacité routière précieuse, ne figurent jamais parmi les causes de la congestion.

Dans tous ces cas, et sans doute dans des dizaines d’autres à travers le pays, il devrait être clair que ces « préoccupations » n’ont jamais réellement porté sur la qualité de l’air, sur la sécurité ou sur les retards des services d’urgence, ni sur la perte d’espace routier – elles n’étaient fondamentalement rien de plus que le cache-sexe d’exigences parfaitement égoïstes.


Crédit photo de couverture : Rwendland, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Notes

  1. Même si certaines villes françaises tiennent bon, à l’image de Levallois-Perret dont l’ancien maire repris de justice se distingue une fois de plus par sa vulgarité et son sens de la nuance.
  2. Voir « De l’encouragement — par Mark Treasure ». Un compte délicieusement moqueur s’est mis en place début décembre sur Twitter pour commenter à partir d’images de vidéosurveillance l’occupation de l’ancienne voie cyclable par toutes sortes de véhicules. Il a déjà changé de nom à plusieurs reprises. En ce moment il s’appelle Is the BMW in the RBKC cycle lane still there? À l’heure où j’écris, ce compte a déjà 1115 followers. NdT

Vous aimerez aussi...

2 réponses

  1. janpeire dit :

    « le conseil du comté, dont l’engagement en faveur des modes actifs de déplacement est aussi superficiel qu’une pellicule de diesel sur une flaque d’eau »

    L’image est belle mais le diesel est une pollution, en rien superficielle.

    Au delà du pinaillage sémantique, merci pour la traduction qui illustre bien l’hypocrisie de ceux qui nous « pensent » en danger sur la route mais ne font rien pour améliorer la cyclamicalité de la ville ; nous avons les mêmes à la maison, mais le rédacteur de ce commentaire est bien heureux de voir perdurer encore les coronacouloirs, qui, au-delà des bus et des cyclistes, permettent la circulation des secours.

    JPB

  1. 16 juin 2021

    […] Le problème étant la pression motorisée générale sur la population scolaire – celle des parents motorisés comme celle du trafic de transit – la seule solution efficace est évidemment d’éliminer la circulation des véhicules motorisés aux abords immédiats des écoles quand la configuration des lieux s’y prête. On ne voit pas quel type de discussion permettrait d’arriver à un autre de type de solution réellement satisfaisante6.Par ailleurs, habiter « un peu plus loin » n’a jamais empêché ou d’utiliser un autre mode de déplacement que la voiture individuelle, ou de terminer le trajet à pied. En fermant une rue à la circulation aux heures d’entrée et de sortie des classes, on n’empêche donc rien du tout, on permet au contraire des fins de trajet et des interactions apaisées7. […]

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Défiler vers le haut
%d blogueurs aiment cette page :