Des éléments de réflexion sur le port du casque à vélo

Le climat pro-casque à vélo est assez étouffant en France. La campagne de la délégation à la sécurité routière qui vient de sortir1 n’est que l’énième manifestation de cette tendance de fond qui s’est traduite en mars 2017 par l’obligation du port du casque pour les moins de douze ans2. J’ai déjà eu l’occasion de publier le texte d’un blogueur britannique dont le titre est tout un programme : « Ne pas mentionner le casque ». Permettez-moi de faire une exception ici.
Je vous propose la traduction de deux textes, l’un est une approche globale par les statistiques, l’autre est une approche personnelle et pragmatique :
« Bicycle helmets – the Dutch way » de Ralph Marrett publié le 5 août 2019 sur Bicycle Dutch3
« Why I wear a helmet (and don’t support helmet laws) » publié le 27 avril 2008 par Kent Peterson
Si les deux n’aboutissent pas aux mêmes conclusions on peut soutenir que l’existence d’un réseau cyclable cohérent et continu aux Pays-Bas est le principal facteur qui explique la situation. La France, avec ses infrastructures cyclables embryonnaires ou râtées, s’inscrit toujours, par défaut, dans une logique véhiculaire en matière de vélo – comme les États-Unis de Kent Peterson.

Casque à vélo : l’approche néerlandaise

En général, les Néerlandais, ou leurs enfants, ne portent pas de casque pour faire du vélo tous les jours.

Je suis néo-zélandais et je vis aux Pays-Bas, à Amersfoort, par intermittence, depuis environ trois ans maintenant. J’ai un vélo ici, bien sûr, et je n’ai pas de voiture. Donc toutes mes possibilités de transport commencent au moins par mon vélo, même si, au final, je prends le train, je loue une voiture, je prends l’avion, ou autre. Pour moi ici, comme pour la plupart des gens dans ce beau pays, la vie à l’extérieur commence et se termine à vélo. Et la vie est belle.

Et puis, récemment, ma fille m’a téléphoné d’Auckland, à l’un de ces moments où nous sommes tous les deux éveillés, pour me dire, avec une certaine excitation (partagée, bien sûr, par moi !), qu’elle et sa belle famille viennent lui rendre visite. C’est à l’occasion des championnats du monde de BMX à Bruxelles, auxquels participe leur fils aîné de douze ans. J’ai hâte.

Je commence donc à réfléchir aux différentes possibilités de transport pour leur courte visite à Amersfoort. Je sais qu’ils vont adorer découvrir l’endroit comme tout le monde le fait, à vélo. Parmi les nombreuses choses que j’aimerais qu’ils voient : les infrastructures cyclamicales, le respect que les automobilistes témoignent aux cyclistes, et la belle forêt qui commence, pour moi, à Nimmerdor, devant ma porte d’entrée, et qui s’étend du nord-ouest au sud-est sur quelque 30 km.

Bien sûr, comme leurs enfants participent aux courses de vélos, ils sont tous très vigilants lorsqu’il s’agit de porter un casque. En fait, la loi en Nouvelle-Zélande, comme dans un certain nombre de pays maintenant, stipule que lorsque vous faites du vélo, vous devez porter un casque. Et la question a été soulevée à plusieurs reprises, et parfois la conversation peut devenir très animée…

  1. Pourquoi les Néerlandais ne portent-ils pas de casque à vélo ? Et
  2. Pourquoi les Néerlandais, parmi tous les peuples, ne portent-ils pas de casque à vélo ?!!

Et la dernière chose que je souhaite, quand ils sont là, c’est une conversation animée ! Parce que, comme tous mes voisins et amis ici, je ne porte pas de casque. Je n’ai même pas de casque ! Et je vais clairement être un « mauvais exemple » pour leurs enfants. Je comprends cela. Mais je ne suis qu’un parmi des milliers d’autres. Et je suis ici, aux Pays-Bas, en tant qu’invité. Je pense donc que je devrais au moins honorer et comprendre la culture dans laquelle je vis.

Bien sûr, beaucoup de cyclistes ici portent un casque. En fait, si vous possédez un vélo rapide et que vous êtes raisonnablement sérieux, que vous roulez à une certaine vitesse, peut-être pour faire de l’exercice, ou pour relever le défi d’expérimenter d’autres manières de pédaler, différents circuits, ou simplement pour le simple plaisir de vivre votre belle machine comme une extension presque sans faille de votre corps, vous êtes conscient que ce n’est pas sans risque. Tout pourrait ne pas bien se passer. Et là, vous portez un casque.

Mais tous les autres ? Est-ce que nous ignorons l’évidence ? Qu’en est-il de « l’énorme réduction (par exemple 52 %4) des lésions cérébrales » qui se produit lorsque l’on porte un casque ? Pourquoi nous, les Néerlandais, ignorons-nous ces choses et continuons-nous à faire comme si la réduction des lésions cérébrales n’était pas un problème – après tout, nous allons pédaler toute notre vie…

Eh bien, peut-être que les Néerlandais comprennent intuitivement quelque chose que le reste du monde ne semble pas saisir…

Il s’avère que, toutes choses égales par ailleurs, la réduction, par exemple, de la probabilité de traumatisme crânien attendue si un casque est porté pendant toute une vie de déplacements à vélo est « plutôt inférieure à 2 points de pourcentage« . Et cela « toutes choses égales par ailleurs » - en particulier que le port d’un casque ne rend pas un accident plus probable, par exemple en altérant l’audition des cyclistes, ou en limitant leur prise en compte de l’environnement immédiat, ou en affectant négativement le comportement des cyclistes ou la circulation environnante, même dans une proportion qui pourrait sembler être assez faible.

Pour comprendre ce chiffre, consultons une étude récente accessible sur Internet5. Voici ce qu’on y trouve :

  1. Nombre total de traumatismes crâniens liés au vélo en 1 an (2012), t = 6611
  2. Population totale, T = 16,7 millions
  3. Probabilité d’un traumatisme crânien en 1 an, p = t / T = 0,0396%
  4. Ainsi, la probabilité d’un traumatisme crânien au cours d’une vie (5 à 85 ans), P = 1 – (1-p)80 = 3,1%

Par conséquent, le « la réduction de 52 % du risque de traumatisme crânien sérieux » due au port du casque réduit la probabilité de souffrir d’un traumâtisme crânien au cours d’une vie de seulement 1,6 point (soit 52 % de 3,1 %) à 1,5 %.

Alors, qu’est-ce qui est correct ? Le port du casque réduit-il de 52 % le risque de souffrir de lésion cérébrale ? Ou réduit-il ce même risque de seulement 1,5 point ? Tout est question de terminologie, et la différence est probablement plus facile à voir et à interpréter sous une forme graphique :

La ligne rouge représente les mêmes données dans les deux graphiques produits par ordinateur (malgré leur aspect « dessiné à la main » !). Les deux graphiques sont rigoureusement légendés. Le premier graphique, avec une échelle verticale de 1 à 4%, montre ce que la plupart des gens pensent lorsqu’ils lisent qu’il y aura une réduction de 52% des traumatismes crâniens. Le deuxième graphique, avec une échelle de 0 à 50 %, indique aussi implicitement que les lésions cérébrales traumatiques ne sont pas très courantes.

Revenons aux Néerlandais. Contrairement à la plupart des autres pays du monde, la plupart des Néerlandais font du vélo, et bien sûr tous leurs amis et parents en font aussi. Ils comprennent donc bien la « vision globale » du vélo aux Pays-Bas. L’image de droite représente plus fidèlement ce qu’ils savent et comprennent que celle de gauche.

Et plus que cela, ils comprennent quand le port du casque est vraiment utile et non contre-productif, et alors ils en portent un ! Je pense donc que, pour les Néerlandais, la loi actuelle est tout à fait appropriée.

Et j’espère que la famille de ma fille comprendra et appréciera leur sagesse collective !

Certaines personnes qui pratiquent le vélo de course aux Pays-Bas choisissent de porter un casque. Pour les Néerlandais, ces personnes ne sont alors plus des cyclistes, mais des coureurs cyclistes.

Pourquoi je porte un casque à vélo (et pourquoi je ne suis pas favorable aux lois le rendant obligatoire)

En général je me tiens à l’écart des discussions sur le port du casque à vélo. J’ai expliqué un peu mon point de vue sur le casque et les débats que ça suscite dans les premiers paragraphes de cet exposé sur la sécurité à vélo, et puis c’est à peu près tout. Cependant, une discussion inhabituellement civilisée à ce sujet sur la liste de l’iBOB a conduit l’un des participants à m’envoyer un e-mail pour me demander un peu plus d’informations sur les raisons pour lesquelles je choisis de porter un casque. Ce billet est une réponse à sa demande.

Je porte un casque quand je fais du vélo, non pas parce que je suis influencé par les statistiques ou contraint par la loi. Je regardais récemment une photo de mon fils et moi datant d’il y a près de 20 ans. Le casque de Peter est trop en arrière sur sa tête et mon casque ne passerait pas les tests d’homologation aujourd’hui, mais nous portions tous les deux un casque à l’époque et nous le faisons encore maintenant quand nous roulons.

La plupart des gens que je connais qui choisissent de rouler sans casque se plaignent du confort ou de la mode du casque et disent ensuite qu’ils ne sont pas influencés par les statistiques concernant leur efficacité. Je suppose que je n’ai pas de problème de confort ou de mode et en fait je trouve les casques utiles. Je ne suis pas influencé par les raisons de ne pas porter de casque.

Un argument contre le port du casque que j’ai entendu est « vous ne portez pas de casque en marchant ou en conduisant une voiture, pourquoi en porter un quand vous pédalez ? » Voici ce qui m’apparaît comme différent. Je marche à 5 km/h et je suis un bipède assez stable. Je marche généralement dans des environnements où je ne suis pas entouré de gros objets se déplaçant à grande vitesse. L’énergie cinétique en jeu lors de la marche n’est pas très importante. Si je trébuche et que je tombe, des années d’évolution (ou, si vous préférez, une sorte de dessein intelligent) me poussent à réagir en conséquence (du moins je l’espère). Et le sol sur lequel je marche est généralement plus tendre que la rue.

Quand je pédale, j’ai déjà opté pour une amélioration mécanisée, le vélo lui-même. Cela fait passer ma vitesse moyenne de 5 km/h à 20 km/h. J’ai augmenté l’énergie cinétique potentielle que j’apporte moi-même à une collision potentielle. La surface de contact des pneus de mon vélo avec le sol est plus petite que celle de mes pieds. Et je suis souvent dans un environnement que je partage avec des voitures qui sont plus grandes, plus rapides et qui apportent une plus grande partie de cette énergie cinétique potentielle qui se manifesterait dans toute interaction soudaine que nous pourrions avoir.

Alors pourquoi ne pas porter un casque dans une voiture ? Parce qu’une voiture est en quelque sorte un casque. Elle comporte des zones de déformation et des airbags, des éléments conçus pour absorber les chocs. Comme un casque de vélo en cas de collision.

Mais nous n’avons jamais porté de casque quand nous étions enfants et nous avons survécu à notre jeunesse, disent certains. Oui, beaucoup de gens vivent en faisant toutes sortes de choses. Dans ma jeunesse, j’ai eu un camarade de classe qui a perdu le contrôle de son vélo, a eu un accident et en est mort. Je ne sais pas s’il aurait survécu s’il avait porté un casque, mais je sais qu’il ne fait plus partie des gens qui peuvent dire qu’ils ont survécu à leur jeunesse.

En ce qui me concerne, je sais que mes casques m’ont été utiles à plusieurs reprises. J’ai documenté un de ces accidents. L’autre incident était un accident de vélo n’impliquant ni voiture ni conducteur. J’étais jeune et trop pressé, je rentrais chez moi en fonçant sur une piste cyclable avec une mauvaise visibilité. Un autre type faisait la même chose en venant d’en face et nous avons tous les deux essayé de corriger la trajectoire du même côté de la piste et nous nous sommes percutés. Mon casque s’est fissuré en heurtant le trottoir, mais pas mon crâne. Il a donc servi à quelque chose.

Un casque vous sauvera-t-il à chaque accident ? Bien sûr que non. Peut-il être utile dans certaines situations ? C’est ce que j’ai constaté. Devriez-vous porter un casque ? Je pense que c’est votre choix. Ce n’est pas parce que je porte un casque que j’ai le droit de vous dire quoi faire. Si vous mettez les autres en danger en faisant quelque chose comme conduire à 320 km/h dans les rues, alors je voterai probablement en faveur d’une loi vous interdisant de le faire. Mais si vous prenez un peu plus de risques que moi, en faisant du parapente depuis Tiger Mountain ou en mangeant des sushis vieux d’une semaine par exemple, je pense que vous êtes le mieux placé pour en décider. J’aime pouvoir choisir mes risques et faire mes choix. Je détesterais que quelqu’un d’autre décide qu’il est trop dangereux pour moi de me rendre au travail à vélo.

En tant que parents, Christine et moi avons appris que les enfants ne font pas toujours très attention à ce que vous dites, mais qu’ils remarquent certainement ce que vous faites. Si vous êtes un parent et que vous voulez que vos enfants portent un casque, portez-en un vous-même. Mais ne me demandez pas de voter pour une loi qui vous dit comment élever votre enfant.

Je continue de penser qu’il y a beaucoup plus de choses à faire pour rendre le vélo plus sûr que le simple port d’un casque. Mais je ne suis pas favorable à des lois stipulant que vous devez lire « How Not To Get Hit By Cars » (« Comment ne pas se faire renverser par une voiture »), suivre un cours de la League of Amercian Bicyclists ou utiliser un rétroviseur. Et je ne suis pas favorable aux lois rendant le port du casque obligatoire.


Crédit photo de couverture : Funk Dooby from Kent, UK / CC BY-SA

Notes

  1. Parmi les quatre slogans de la campagne d’affichage : « À vélo, pas la peine de vous casser la tête : le casque est indispensable »
  2. On peut signaler l’existence de cette publication récente de Santé publique France : Épidémiologie des accidents de vélo et stratégies de prévention pour les éviter. Synthèse bibliographique en France et dans les pays de développement comparable, 1990-2016. Il y est beaucoup question du port du casque.
  3. Voici un extrait de ce qu’écrit Mark Wagenbuur en introduction du texte de son invité sur son blog : « En tant que Néerlandais, je suis toujours complètement surpris par les personnes qui croient sincèrement que le port du casque à vélo serait bénéfique. Je n’en suis absolument pas convaincu, et au contraire, j’ai la conviction que le port du casque lors de la pratique quotidienne du vélo ferait plus de mal que de bien. La grande majorité des experts du vélo aux Pays-Bas sont d’accord avec moi. J’aime bien l’explication possible que propose Ralph de mon point de vue sur le casque, et de celui des Néerlandais en général. »
  4. « Helmets prevent severe head injuries in bike accident », Linda Thrasybule, Health News, 19 août2020.
  5. « Traumatic Brain Injury in the Netherlands: Incidence, Costs and Disability-Adjusted Life Years », PLoS One. 2014; 9(10): e110905.

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4 réponses

  1. pierre dit :

    «Alors, qu’est-ce qui est correct ? Le port du casque réduit-il de 52 % le risque de souffrir de lésion cérébrale ? Ou réduit-il ce même risque à seulement 1,5 % ? »
    Pas la dernière phrase en tout cas. Le port du casque réduit bien de 52% soit 1,5 point.

  2. pierre dit :

    Merci pour votre point de vue apaisé qui dit si bien ce que je pense.

  1. 22 octobre 2020

    […] celle concernant le port du casque, la question de la visibilité des personnes qui se déplacent à vélo fait l’objet de […]

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