Riverains et élus font joujou rue Landreloup avec la réglementation et l’argent public

À Orléans il y a les « assises de la transition », vaste opération de communication à peine déconfinée, et puis il y a l’action publique telle qu’elle a réellement lieu. C’est peu de dire que j’ai été estomaqué d’apprendre qu’une rue dont la coûteuse requalification complète a été achevée il y a un an va déjà être refaite. Il ne s’agit pas de réparer des malfaçons mais d’accéder à la demande de « sécurité » des riverains qui n’apprécient pas la manière dont la circulation s’écoule désormais dans leur rue aux bordures et bitume flambant neufs. Ça se passe rue Landreloup, une rue que j’avais déjà subrepticement évoquée au début du blog dans ce billet de 2017. Une petite histoire édifiante d’inconséquence politique et de gabegie financière.

La rue Landreloup – 270 m de long – se situe juste à côté de la limite communale ouest d’Orléans.

Historique

Je dois de prime abord concéder que je ne connais pas tous les tenants et aboutissants de l’affaire que je n’ai pas suivie personnellement. J’ai appris seulement hier l’imminence de ces nouveaux travaux et j’ai essayé de rassembler quelques éléments de contexte.

En juin 2018, une réunion publique d’information sur la requalification des rues Landreloup et Porte Dunoise (dans le prolongement direct) était organisée et le quotidien local s’en était fait l’écho sous le titre « Les riverains choisissent la sécurité » – c’est important pour la suite – avec ce constat :

La question principale portait sur quel stationnement privilégié : celui en quinconce ou celui unilatéral ? Le stationnement en quinconce réduit la vitesse, au contraire de l’unilatéral, mais ampute de quelques places de stationnement.
Sur 800 mètres, cela représente une perte d’environ 7 places de stationnement.
Le public semble avoir opté pour la sécurité, c’est-à-dire diminuer la vitesse au détriment du nombre de places de stationnement.

Le maire de l’époque avait fait le déplacement quelques mois plus tard :

Le chantier, commencé en 2019, a fait l’objet d’une visite du maire-adjoint de quartier de l’époque et là encore la presse était là1. Et il était presque achevé quand le camarade Yann est allé y trainer les roues :

C’est une fois les travaux terminés que certains riverains ont commencé à s’alarmer de certains problèmes, le stationnement toujours – ah mon dieu où vais-je pouvoir stationner gratuitement mes deux tanks ! – mais aussi le comportement des automobilistes, prompts à forcer la priorité sur les chicanes dûment signalées et matérialisées.

En situation sous un ciel neigeux (à vélo).

Avec pour résultat des coups de klaxon, des accélérations intempestives et même des altercations entre motorisés.
Il se trouve que j’ai été involontairement le témoin de l’une d’entre elles :

D’après ce que j’ai appris auprès d’une habitante de la rue, une riveraine a initié une pétition destinée à la mairie. Cette pétition a manifestement eu suffisamment de succès pour que les élu(e)s se penchent sur le sujet avec l’organisation de plusieurs rencontres in situ et la recherche d’une solution. L’une d’elle a eu les honneurs d’un entrefilet dans le quotidien local sous le titre « La colère des riverains de la rue Landreloup ». Et on va comprendre pourquoi (je souligne) :

La raison de la colère des riverains, malgré des travaux d’aménagement achevés récemment, se trouve dans la décision de la mairie de diminuer la largeur des trottoirs, afin de faciliter le croisement des voitures jusqu’à présent impossible. « Nous héritons d’une situation de l’ancienne équipe municipale », affirme Nadia Labadie, adjointe au maire pour les quartiers ouest.

Pour comprendre comment on en est arrivé là – avec le grossier croisement « impossible » (sic !) et l’inusable « c’est pas moi c’est l’autre »2 – c’est sur la plateforme municipale « participons » qu’il faut se rendre.
Voilà comment la mairie a présenté les choses, et ça vaut le coup de citer le propos in extenso avec quelques incises de mon cru :

Suite aux travaux d’aménagement réalisés en 2019, nous avons tous [sic !] constaté des difficultés de circulation et de stationnement rue Landreloup, nécessitant quelques adaptations3.
Des propositions d’amélioration ont été étudiées et présentées par la Mairie lors de deux réunions publiques, les 29 septembre et 9 octobre derniers.

Ces réunions de concertation n’ont pas permis de tendre vers un compromis, mais les constats suivants ont pu être partagés :
– Vitesse des véhicules excessive,
– Croisement des véhicules compliqué, avec certains véhicules qui forcent le passage en roulant sur le trottoir ce qui est dangereux pour les piétons,
– Manque de stationnements,
– Tourne à gauche du Faubourg St Jean vers la rue Landreloup problématique.

Forte de ces constats, la Mairie s’est engagée à effectuer des comptages routiers dans la rue, qui ont permis de définir le trafic et la vitesse moyenne, et ce, afin de réétudier de nouvelles propositions adaptées4. Celles-ci sont proposées via ce questionnaire, permettant à chaque riverain de la rue Landreloup de s’exprimer en votant pour celle qui lui convient5.

Une brillante idée ce vote en catimini sur deux propositions dont l’une est tout simplement illégale. Un trottoir c’est 1,4 m de large minimum, point6.

La première :

Maintien de la largeur actuelle des trottoirs et de la chaussée à 4m de large au droit des places de stationnement.
Pose de potelets sur trottoir pour empêcher la circulation des véhicules sur les trottoirs, suppression de trois places de stationnement et d’un îlot à l’entrée de la rue côté Fbg St Jean.
Création d’une place supplémentaire sur la partie Ouest de la rue avec la suppression d’un îlot minéralisé.
Bilan de stationnement : 19 places dont 1 PMR
Maintien de 5 ilots plantés
Vitesse abaissée à 30 km/h
Coût de cette proposition 36 k€ TTC.
Durée de travaux : 1 semaine.

La seconde :

Élargissement de la chaussée au droit des zones de stationnement à 5m de large.
Réduction de la largeur actuelle des deux trottoirs de 50 cm au droit des stationnements [sic !], suppression de deux îlots plantés d’arbres et suppression de deux îlots minéralisés.
Reprise complète du revêtement de chaussée.
Bilan de stationnement : 26 places dont 1 PMR
Maintien de 3 ilots plantés
Vitesse abaissée à 30 km/h
Coût de cette proposition 206.4 k€ TTC.
Durée de travaux : 8 semaines

Vous ne serez pas surpris d’apprendre que la seconde proposition a été choisie par les deux tiers des… 33 répondants.
Quand c’est la collectivité qui régale, que les élu(e)s n’assument rien et qu’on ne voit pas plus loin que son capot, tout est possible à Orléans.

De visu pour mémoire

Google Street View permet de se faire une idée de l’évolution de la rue.
Plaçons nous à la hauteur de l’intersection avec la rue Basse d’Ingré, à l’entrée de la rue :

Plaçons-nous maintenant à peu près au milieu de la rue :

Août 2010.
Septembre 2020.

À part l’élargissement des trottoirs (surtout à droite, côté est), on peut remarquer que la question des chicanes et donc de la circulation alternée se posait déjà avant requalification.

Il faut aussi souligner – tant c’est rare – qu’avec ces travaux la ville avait réussi à respecter quasi parfaitement la réglementation sur l’accessibilité de l’espace public (une réglementation qui existe depuis près de quinze ans) :

Des trottoirs suffisamment larges pour que les poubelles n’empêchent pas de cheminer (tant qu’on est valide), une situation rare dans le quartier :

Il n’y a que l’implantation de la place PMR qui est, disons, curieuse :

Il n’y a plus que 1,2 m de cheminement au droit du feu tricolore côté faubourg Saint-Jean.
On remarque que côté est de la rue (à gauche ici), les logements les plus récents disposent tous au moins d’un garage.
À droite au premier plan, le très bon restaurant marocain Mosaïque.

Au vu des photos historiques force est de constater que du point de vue des déplacements à pied, on va aboutir avec la « réduction des trottoirs à 50 cm de large au niveau des zones de stationnements »7 à une situation plus dégradée qu’elle ne l’était avant requalification. C’est consternant et très inquiétant pour d’autres requalifications à venir comme celle de la rue des Beaumonts toute proche.

Bientôt un rétrécissement en vue… pour les piétons.

Quel plan de circulation ?

Le camarade Yann ne l’avait pas évoqué dans son très bon billet « Trafic de transit et Orléans Ouest : une grande histoire d’amour » mais l’axe Landreloup-Porte Dunoise est un autre axe de transit important du quartier Madeleine. Il relie la rue du faubourg Saint-Jean et la rue du faubourg Madeleine qui, à moitié apaisée par la présence de la ligne B du tram, n’en continue pas moins d’être une voie importante de trafic est->ouest (notamment pour l’accès à la tangentielle et au pont de l’Europe). C’est donc à un trafic de raccourci bidirectionnel entre les deux faubourgs auquel la ville est confrontée.

Une ligne quasi droite à double-sens sans un seul feu de circulation et prioritaire à toutes les (nombeuses) intersections.

L’intensification de la circulation automobile et l’augmentation tendancielle de la taille moyenne des véhicules (SUVisation du parc) font le reste : ça coince toujours davantage.

Une question tout de même : avant de tout casser pour tout refaire en pire, la solution du passage en sens unique de la rue a-t-elle été sérieusement envisagée8 ? Cette situation rue Landreloup est une preuve de plus que tant que les élu(e)s ne se mettront pas sérieusement à réviser le plan de circulation, rien de bon en matière de mobilités actives (et donc de report modal) ne pourra advenir.

Rétrospectivement je comprends mieux cette communication du numéro de novembre d’Orléans.mag que j’avais trouvée intrigante :

Ça défie l’entendement : en zone 30 on rétrécit au maximum les voies de circulation pour justement obliger les automobilistes à spontanément réduire leur vitesse (c’est aussi l’objectif de l’implantation d’écluses ou de chicanes)9. Ce qui était aussi un objectif rue Landreloup – souvenez-vous du « choix de la sécurité » du début – est devenu un problème et la démagogie des élu(e)s va coûter à la collectivité plus de 200 k€. De l’argent magique pour bafouer la loi de la République10.

Notes

  1. « Les habitants de la rue Landreloup ont échangé avec l’élu », La République du Centre, 30 septembre 2019
  2. Le coup de « l’ancienne équipe municipale » est savoureux quand on sait que, moyennant le duel fratricide des deux anciens compères raconté avec un luxe de détail dans ce grand format de Alexandre Charrier et Florent Buisson (avec Éric Malot et Lilian Mauri), ce sont les mêmes.
  3. Quelle rue orléanaise ne pose pas « des difficultés de circulation et de stationnement » ? Là on parle d’une rue refaite à neuf !
  4. Là, deux remarques : j’imagine mal qu’élu(e)s et services techniques se soient lancés dans la requalification de cette rue sans avoir réalisé d’études préalables (de circulation), ce ne serait vraiment pas sérieux, n’est-ce pas ? Et puis que signifie « définir » ici ? La circulation n’est pas une calamité naturelle (comme la force d’une tempête ou l’intensité de précipitations) mais quelque chose qui s’organise à l’échelle d’une ville et de ses quartiers.
  5. On remarquera la précision « Un seul vote par foyer sera pris en compte » qui ajoute une distortion supplémentaire, le foyer d’un retraité seul ayant ainsi autant de poids que le foyer d’une famille nombreuse.
  6. Arrêté du 15 janvier 2007 portant application du décret n° 2006-1658 du 21 décembre 2006 relatif aux prescriptions techniques pour l’accessibilité de la voirie et des espaces publics. Lire en ligne.
  7. Voilà le programme des travaux tel que communiqué par la mairie : « Après la consultation menée auprès des habitants au mois de décembre dernier, Orléans Métropole va réaliser des travaux modificatifs rue Landreloup :
    – élargissement à 5 mètres de la chaussée au niveau des stationnements,
    – réduction des trottoirs à 50 cm de large au niveau des zones de stationnements,
    – suppression de deux îlots plantés d’arbres et de deux îlots minéralisés,
    – reprise complète de la chaussée,
    – plantation de 3 Féviers d’Amérique en tige. »
  8. C’est pour des raisons proches qu’une partie de la rue des Murlins est passée en sens unique
  9. La mention d’une « bande cyclable » (sic !) a tout pour rendre perplexe. J’aurai certainement l’occasion d’y revenir. Vous remarquerez que je ne souligne même pas que la rue Landreloup requalifiée est dépourvue du moindre aménagement cyclable, là aussi au mépris de la réglementation.
  10. Et accessoirement, ai-je presque envie de dire, le PDU métropolitain et les promesses de campagne du maire élu où devait figurer si je me souviens bien quelque chose comme la « sanctuarisation » des trottoirs.

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8 réponses

  1. Cela s’appelle du clientélisme à l’état pur.

  2. janpeire dit :

    « Une question tout de même : avant de tout casser pour tout refaire en pire, la solution du passage en sens unique de la rue a-t-elle été sérieusement envisagée ? Cette situation rue Landreloup est une preuve de plus que tant que les élu(e)s ne se mettront pas sérieusement à réviser le plan de circulation, rien de bon en matière de mobilités actives […] »

    Pas mieux ! Et l’exemple de la rue des Murlins est bon, même si couper l’axe en 2 tronçons est encore mieux.

    JPB

  3. V-LO dit :

    C’est scandaleux ! Merci pour cet état des lieux d’utilité publique, édifiant et très choquant. Quand on pense à tout ce qu’on pourrait/devrait faire avec 206400€ et qu’on ne fera pas « faute de budget ».

    • Oui, scandaleux, le mot n’est pas trop fort.

      Quelqu’un de bien au fait de ce genre de chose m’a fait remarquer que dans le cadre d’un fonctionnement par programmation pluriannuelle des travaux, ce qui semble être le cas à Orléans, cet argent a forcément été pris à un autre projet repoussé ou annulé.

  4. laurentb dit :

    Je suis MDR sur les constats qu’ils font.
    Le manque de stationnement, c’est bien possible car nombre de résidents n’utilisent pas leurs garages ou l’espace accessible dans leurs terrains. Tous les logements n’ont pas d’espace personnel pour garer une voiture mais pas de quoi dire qu’il n’y a pas assez de stationnement. Je suis navré mais en ville, des fois il faut savoir se garer à plus de 50m de chez soi.
    Pour la vitesse excessive c’est vrai mais quand même moins qu’avant, la passer en zone 30 avec quelques bandes rugueuses ça devrait quand même calmer certains fangio.
    Non le véritable problème c’est l’accès à la rue quand on vient du Faubourg car le truc sur cette rue c’est d’être au plus prêt du feu même quand il est rouge. Ainsi quand il y a 2 voitures au feu (maxi pour laisser le passage), au lieu d’attendre au niveau du 22/24, ça enfile la rue.

    Sinon quel bonheur de pouvoir marcher sur ces larges trottoirs où il est possible de croiser en toute sécurité même une famille avec poussette.

    Pas certain que le problème de cette rue soit réglé tant qu’il n’y a pas une réflexion aussi sur la rue Gambetta à l’Ouest. Cela se voit que la circulation sur ces 2 axes est très liée.

    • Merci pour ce témoignage.

      Bon pour les larges trottoirs c’est mort manifestement…
      Ils ont dû se dire que juste à coté rue Basse d’Ingré / Paul Doumer on a bien rénové la rue avec un trottoir de 50 cm alors y a pas de raison hein !

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