Dans la roue… d’une gyroroue

Cette bonne vieille patinette, longtemps associée à l’enfance, est devenue il y a quelques années un jouet d’adulte. D’abord dans sa version mécanique toute simple puis, surtout, dans sa version motorisée grâce à la fée électricité et sa batterie magique. À Paris, l’arrivée de flottes de trottinettes électriques en libre service a suscité d’innombrables réactions, le plus souvent irritées1. Long à la détente, comme une poule devant un couteau, le législateur a pondu fin octobre un décret qui a été tout de suite qualifié de « décret trottinette » quand bien même il concerne plus globalement ce qu’il convient désormais d’appeler des EDPM (Engin de Déplacement Personnel Motorisé). Nous sommes au XXIe siècle, il était inenvisageable de ne pas créer un acronyme.

Fiction

Comme l’a relevé un infatigable observateur malicieux, la soporifique fiction télévisée française s’est emparée du thème de la trottinette comme danger publique :

Pendant ce temps-là, la mortalité des piétons est en hausse, et ce n’est pas à cause des EDP(M). Exemple effarant des États-Unis :

Code du trottoir

Un utilisateur d'EDPM en position skate s'élance dans la rue Porte Madeleine
Un utilisateur d’EDPM en position skate s’élance dans la rue Porte Madeleine2.

Dans « Le décret Trottinettes vient de paraître », Isabelle Lesens a donné la première un aperçu du contenu de ce texte « relatif à la réglementation des engins de déplacement personnel ». Quelques jours plus tard elle a publié l’analyse encore plus fine d’Abel Guggenheim3 sous le titre « Code des trottinettes, le texte en clair ». Tous ces engins4 ont donc pris vie dans le code de la route.

L’EDPM est ainsi défini :

Véhicule sans place assise, conçu et construit pour le déplacement d’une seule personne et dépourvu de tout aménagement destiné au transport de marchandises, équipé d’un moteur non thermique ou d’une assistance non thermique et dont la vitesse maximale par construction est supérieure à 6 km/h et ne dépasse pas 25 km/h. Un gyropode, tel que défini au paragraphe 71 de l’article 3 du règlement (UE) n° 168/2013 du Parlement européen […], peut être équipé d’une selle5.

Berlin, début des années 1960 : trottinettes avec béquille et siège passager.
Berlin, début des années 1960 : trottinettes avec béquille et siège passager.

Globalement le régime des EDP(M) est aligné sur celui des vélo/VAE et le législateur réussit le tour de force d’ouvrir les voies vertes – destinées à toute forme de circulation non motorisée – à la circulation d’engins motorisés (et non plus simplement assistés comme les VAE).

Cela dit, un des objectifs du décret était de « conserver la sanctuarisation du trottoir pour les piétons dans le cadre général » comme l’avance le Cerema dans une note sur « La nouvelle réglementation pour les Engins de Déplacements Personnels motorisés (EDPM) » (12 novembre 2019). Ses dispositions prévoient cependant que l’autorité investie du pouvoir de police puisse au cas par cas autoriser explicitement la circulation des EDP(M) sur le trottoir à « l’allure du pas » et sans « gêne pour les piétons ». Comme des pistes cyclables ont été aménagées sur les trottoirs, et que les EDP(M) sont fermement invités à emprunter les aménagements cyclables, la situation restera confuse longtemps sur ce point. Et beaucoup de trottoirs continueront d’être hors la loi – car trop étroits – et/ou occupés sans vergogne par des EDPD (Engin de Déplacement Personnel Disproportionné).

Le Cerema n’y va pas par quatre chemins :

« comme pour les cyclistes, si les aménagements cyclables ne répondent pas aux besoins des EDPM, il est très probable qu’ils squatteront les trottoirs ou la chaussée tous véhicules malgré la réglementation. »

Un jeune utilisateur de trottinette dans le double-sens cyclable de la rue de la Bretonnerie.
Un jeune utilisateur de trottinette d’EDP musculaire dans le double-sens cyclable de la rue de la Bretonnerie.

Et puis revoilà exprimée via ce décret l’obsession des pouvoirs publics pour le casque6 : dans le cas peu probable où un amateur de trottinette serait autorisé (et enclin) à circuler sur une départementale ou une nationale – « routes dont la vitesse maximale autorisée est inférieure ou égale à 80 km/ h » – il devra obligatoirement porter un casque et un gilet rétro-réfléchissant. Un bénévole de la parfois crispante association Prévention routière a confié à La République du Centre qu’à l’occasion de cette clarification réglementaire on aurait pu « systématiser le port du casque »7. Intégral le casque, au moins.

Une trottinette électrique bien éclairée dans le double-sens cyclable de la rue d'Escures.
Bien éclairée dans le double-sens cyclable de la rue d’Escures.

Ton papi en EDPM

Mettons de côté un instant l’envahissante trottinette. Par le plus grand des hasards je me suis retrouvé un soir derrière un utilisateur de gyropode en la personne d’un habile sexagénaire. Non pas un jeune branché donc, mais un sémillant sénior sur un engin de déplacement personnel motorisé qui, vu d’une selle, semble inconfortable et propice aux crampes. Voici cette courte tranche de vie automnale et vespérale :

Le plus drôle dans l’affaire c’est que ni lui ni moi n’avons le droit de circuler sur la plateforme du tram8. Mais il s’est quand même senti invité à (ou obligé de) rejoindre le trottoir alors que nous allions à la même vitesse. D’ailleurs, il m’a finalement devancé pour rejoindre le centre ville. Je l’ai retrouvé rue Jeanne d’Arc, pied à terre, il avait un rendez-vous galant.

Hybridation

Pourquoi rester debout quand on peut être assis ?

Une femme assise sur une énorme gyropode.
Option demi-cadre9.

Et pourquoi ne pas revenir à cette bonne vieille patinette10 ?

Un voyageur en kick bike chargé de bagages.
Option cadre ouvert.

Ce voyageur en kick bike serait certainement d’accord avec ces propos de Hans Kremers qui feront office de conclusion :


Crédit photos :

Notes

  1. « Un Français sur deux juge les trottinettes électriques dangereuses » dans Le Parisien du 16 octobre 2019. On peut aussi consulter avec profit « Pourquoi détestons-nous autant les trottinettes ? (et pourquoi ce n’est pas toujours justifié) » sur L’ADN le 11 juin 2019. Et relire « Pourquoi l’invasion des trottinettes électriques en libre service n’aura pas forcément lieu » publié dans L’Usine nouvelle le 22 juin 2018.
  2. Détail amusant : le point lumineux suspendu dans le ciel est une pleine lune.
  3. Vous pouvez le retrouvez à la radio chaque semaine dans l’émission « Rayons libres » qu’il anime sur Cause commune.
  4. Citons en ce qui concerne les EDPM : giroroues, giropodes, hoverboards, skate électriques et trottinettes électriques.
  5. Le gyropode européen est donc : « un concept de véhicule reposant sur un équi­libre instable inhérent à l’engin, qui se stabilise grâce à un système auxiliaire de contrôle, et qui englobe des véhicules motorisés à une roue ou des véhicules motorisés à deux roues bitrace. »
  6. Lire ou relire Ne pas mentionner le casque.
  7. « Quelques conseils pour éviter un drame en trottinette… et ne pas enfreindre la loi », La République du Centre, 28 octobre 2019.
  8. Nécessité fait loi surtout quand les autorités n’ont rien prévu pour la circulation des vélos lors de l’aménagement de la ligne B du tram. Voir « Madeleine — cycliste, contemple ta peine » dans « Prenons-les « au mot » » chez JP.
  9. Pour les plus curieux, ou les plus effarés, il s’agit d’un produit étatsunien.
  10. C’est ce qu’a fait fin 2014 l’incroyable Kent Peterson dont j’ai traduit ici plusieurs billets. Il a présenté son engin dans ce billet : « Soggy Swifty Scootering in Seattle ».

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7 réponses

  1. Yann d'Orléans dit :

    Salut Jeanne,

    Quid des EDPM qui dépassent les 25kmh et qui ont été acquis avant la mise à jour réglementaire ?

    Est-ce qu’ils sont autorisés modulo une immatriculation ?
    Est-ce que les fabricants vont devoir « downgrader » les machines sur le marché? Il y en a un paquet qui sont en circulation.

    Et dans quelle catégorie entrent les engins tout électrique avec assise qui ressemble à un vélo Playmobil en plus moche mais sans pédale?

    Merci.

    • Salut Yann,

      Tous les EDPM qui dépassent les 25 km/h sont interdits (dans l’espace public). Chez Isabelle on apprend par Abel que les fabricants ont un délai pour adapter leur matériel (juillet 2020) mais je ne suis pas certain que ça concerne les véhicules déjà en circulation.

      Concernant tous les engins qui ont une selle mais ne sont pas des gyropodes : ce sont des cyclomoteurs.
      Voir ce fil chez Twitter dont le mot « draisienne » dans le tweet initial a fait réagir :

  2. REGUIGNE REGIS dit :

    Mais, enfin, qui, comment, avec quoi contrôlera la vitesse de ces « engins motorisés » ? Blague, humour noir, très noir ! Quoi qu’il en soit je parie qu’à 99,99 % il n’y aura ni contrôles ni verbalisation ; puissé-je me tromper !

    • J’espère que vous n’avez pas écrit ce commentaire avec votre smartphone en roulant sur votre gyroroue débridée !

      😀

      Plus sérieusement : dans la mesure où il n’y a déjà pas de contrôle de vitesse des voitures en ville (sauf radar fixe) on imagine mal que des moyens seront alloués pour contrôler des usagers d’EDPM actuellement très minoritaires.

  3. janpeire dit :

    « Le plus drôle dans l’affaire c’est que ni lui ni moi n’avons le droit de circuler sur la plateforme du tram. Mais il s’est quand même senti invité à (ou obligé de) rejoindre le trottoir alors que nous allions à la même vitesse. D’ailleurs, il m’a finalement devancé pour rejoindre le centre ville. »
    certes la plateforme est interdite, mais, mais, mais rien ne donne envie de rejoindre la Loire-à-vélo par la rue du Baron, et quand bien même, quand on voit comment se fait la traversée bordurière de la chose, un bicycliste, ou un monoroulant, averti en valant deux, une personne sensée évitera l’endroit et ne le conseillera à personne.
    Au niveau de la station de tramway, rien ne donne envie d’emprunter le cheminement peint belle rue St Laurent pour rejoindre le chef d’œuvre touristico-fluvial, là également, la traversée ne se fait pas sans risques côté jardin, pas sans ressauts côté rue. À croire que ceux qui ont planté là un pseudo décor cycliste ne seront jamais les acteurs du changement qu’ils espèrent des autres.

    De plus, le problème des plateformes était déjà existant avec la première ligne de tramway, une ligne qui elle également, a volontairement oubliée les « circulations douces » ; les promoteurs de la chose affirmaient que les cyclistes pouvaient charger leur monture dans le tramway.

    JPB

    • On peut ajouter qu’à l’ouest de la rue du Baron les deux/trois rues qui descendent vers la Loire sont toutes en sens interdit (rue du commandant de Poli et Alcide de Casperi/Henri Spaak) si bien qu’il faudrait aller jusqu’à la place de l’Europe (et son carrefour pas du tout cyclamical) pour rejoindre la voie verte des quais.

      Un double-sens cyclable rue du commandant de Poli serait le bienvenu (c’est l’axe le plus court) à condition de basculer la stationnement auto de l’autre côté de la rue pour une bonne co-visbilité (surtout en bas au carrefour à feu).

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