Pendant ce temps-là à Bordeaux le pont de pierre respire

Si comparaison n’est pas raison, s’intéresser à ce qui s’est décidé aujourd’hui à Bordeaux est loin d’être sans intérêt pour la cité johannique. Le pont de pierre, construit au début du dix-neuvième siècle, restera définitivement réservé aux mobilités actives, aux transports en commun, aux taxis et sera toujours accessible aux véhicules prioritaires (pompiers etc.). La décision a été annoncée ce matin par Alain Juppé au cours d’une conférence de presse. Elle semblait acquise après presque un an d’expérimentation1 mais l’association FUB locale, Vélo-Cité, a maintenu la pression jusqu’au bout avec notamment l’opération « Les 24h du pont de pierre » :

Pour celles et ceux qui s’étonneraient du nombre de passagers transportés par le tram, les chiffres sont presque aussi élevés à Orléans, autour de 40000 personnes par jour.

Si la décision bordelaise est importante c’est qu’il ne s’agit pas d’une énième histoire de partage de l’espace public avec des élus contraints de faire un peu plus de place aux autres modes de déplacement que la voiture individuelle. Contrairement au pont George V qui, depuis qu’il accueille deux voies de tram, coince les piéton(ne)s sur un seul trottoir et n’accueille pas correctement les personnes circulant à vélo, tous les modes de déplacement avaient déjà leur place sur le pont de pierre (comme vous pouvez le constater à la fin de ce billet).

Il est donc instructif d’écouter le maire de Bordeaux et président de Bordeaux Métropole justifier sa décision dont il pressent qu’elle fera « autant de satisfaits que de mécontents » et lui vaudra « des félicitations et beaucoup de critiques » :

Pour celles et ceux qui n’auraient pas l’envie ou le loisir d’écouter pendant un quart d’heure l’ancien premier ministre – toujours un peu raide dans sa manière de s’exprimer – voici quelques éléments tirés de ce petit oral :

« J’entends parfois dire que l’accessiblité du centre de Bordeaux devient de plus en plus difficile puisqu’on ne peut pas y venir en voiture. C’est une aimable plaisanterie. Le pont de pierre était un des principaux bouchons hors rocade de l’agglomération avant qu’il ne soit réservé aux transports en commun . Et donc aux heures de pointe, eh ben, la plupart du temps dans la journée ça n’était pas une voie d’accès facile à la ville. »

[2’28 » – 2’54 »]

Toute ressemblance avec notre bon vieux pont George V ne serait pas fortuite. Par exemple le samedi dans le sens sud – nord (l’équivalent d’un trajet rive droite – rive gauche bordelais) :

Alain Juppé précise ensuite qu’il y a davantage de personnes qui franchissent le pont qu’auparavant. Le fait qu’il utilise le mot personne est significatif. Il rappelle ainsi, de manière presque subliminale, que les politiques de mobilité doivent œuvrer au déplacement des individus et non des engins motorisés qu’ils ont parfois le bonheur de posséder.

Il en vient à se féliciter qu’on ait compté jusqu’à 18000 vélos sur le pont et que le chiffre de 10000 soit régulièrement atteint.

Il rappelle ensuite que selon une étude menée par la CCI locale, les commerçants du secteur sont majoritairement favorables à la réouverture du pont à la circulation automobile « en affichant une baisse de leur compte d’exploitation ». Avec une certaine forme de joie mauvaise, il s’empresse de préciser :

« Sur la centaine de commerçants consultés il y en a sept qui ont livré leur compte d’exploitation… [pause, rictus mi-rieur mi-moqueur] Qu’on aille au-delà des déclarations […] donc une toute petite minorité. »

[4’34 » – 4’49 »]

Voilà un maire qui ne prend pas pour argent comptant les récriminations des commerçants et se permet d’aller contre leurs desiderata.

Une autre étude de la chambre de commerce a permis de mettre en évidence que seuls 14% des habitants de la rive droite prenaient leur voiture, quand c’était encore possible, pour franchir la Garonne par le pont de pierre :

« Cela relativise la gêne [que la fermeture du pont de pierre aux voitures] peut représenter pour certains. »

[5’18 » – 5’21 »]

Et pan sur le capot des automobilistes ! On aimerait connaître pour Orléans la proportion d’habitant(e)s de Saint-Marceau qui prennent leur voiture pour franchir la Loire par le pont royal.

Alain Juppé termine par des considérations plus générales :

« Revenir sur cette décision serait un formidable contre-signal dans le contexte non seulement métropolitain mais national, je serais même tenté de dire international. Nous sommes à un moment clé de l’histoire de l’humanité, je ne suis pas le seul à le dire,  la transition énergétique avance à pas comptés, trop lentement. On voit bien ce qui se passe en matière de biodiversité aujourd’hui […] donc donner ce formidable signal de retour en arrière sur la modification de nos comportements, notre façon de vivre la ville, irait à rebours de l’histoire, j’en suis convaincu. »

[6’12 » – 6’54 »]

Voilà un franc plaidoyer en faveur du report modal (« modification de nos comportements »). Il ne va pas jusqu’à dire que l’avenir est à une utilisation drastiquement plus faible des véhicules individuels motorisés mais peut-être le pense-t-il très fort. En tout cas il se place dans une perspective que n’aurait pas renié le local de l’étape Jacques Ellul à qui on attribue parfois la paternité de la maxime « penser global, agir local ».

Il fustige ensuite le faible taux d’occupation des voitures. Ce qui est vrai aussi à Orléans puisqu’en heure de pointe on tourne autour d’un taux d’occupation de 1,1 personne par véhicule2. Il envisage donc une mesure en faveur du covoiturage. À moins de frapper fort, il n’est pas certain que cela ait le moindre effet comme tendrait à le montrer l’expérience orléanaise en la matière3.

Sur la fin, il en vient également à évoquer le train comme solution de mobilité, constatant qu’il existe des infrastructures (gares, voies ferrées) mais qu’aucun matériel roulant n’y circule.

« Réactivons les transferts ferroviaires et ça peut fournir des solutions peu coûteuses finalement et extrêmement efficaces. »

13’33 » – 13’40 »

Bref, Alain Juppé parle d’approche multimodale des déplacements. Alors qu’à Orléans, le conseil municipal a émis un vote défavorable à la réouverture de la ligne Orléans-Châteauneuf-sur-Loire4, essentiellement pour une affaire de suppression de places de stationnement à côté de la gare…

Pour parler comme la coupe du monde de football :

Pont de pierre 1 – 0 Pont royal


Crédit photo : Nguyenhuuthanh [CC BY-SA 3.0 ], de Wikimedia Commons

Notes

  1. « Bordeaux : la fermeture du pont de pierre prolongée jusqu’à l’été 2018 », France Bleu Gironde, 22 janvier 2018.
  2. Chiffre fourni par le cabinet Transitec lors de la réunion publique de présentation du futur PDU métropolitain le 7 juin 2018.
  3. « Expérimentation covoiturage : les habitants d’Orléans Métropole ont-ils joué le jeu ? », France Bleu Orléans, 17 mai 2018.
  4. « La ville d’Orléans dit non à la ligne Orléans-Châteauneuf », France Bleu Orléans, 14 novembre 2017.

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2 réponses

  1. laurentb dit :

    c’est clair que connaitre l’origine des personnes passant du Sud au Nord par le George V serait très intéressant.
    Pour l’inverse, ce pont reste un passage « assez pratique » hors période de travaux si l’on souhaite aller du Nord-Ouest de la Loire (St Jean de la Ruelle/La Chapelle) vers le Sud-Est (St Jean le blanc-St Denis en Val).

    • Jeanne à vélo dit :

      Tant que les quais restent ouverts à la circulation, le pont « logique » me semble être Thinat dans ce cas de figure. Et pour le St Jean le Blanc proche de Saint-Marceau, le pont de l’Europe puis le quai rive sud.

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