De l’encouragement — par Mark Treasure

Une autre bataille d’Angleterre se joue actuellement à Londres, au niveau d’une des rues les plus commerçantes de la capitale britannique qui a été pourvue en septembre dernier d’une bande cyclable protégée par des potelets1. Mark Treasure a ciselé un billet d’humeur qu’il ne serait pas difficile de transposer en France au moment où des villes ont supprimé, ou envisagent de supprimer, les aménagements cyclables « tactiques » mis en place à l’occasion du déconfinement.
Voici la traduction de « Encouragement » publié le 1er décembre 2020 sur As Easy As Riding A Bike.

Je soupçonne depuis longtemps que l’utilisation du mot « encouragement » en matière de vélo est un exemple classique de mot creux. C’est un mot qui semble positif (après tout, qui pourrait s’opposer à ce que la pratique du vélo soit encouragée ?) – mais qui, lorsqu’il est utilisé en pratique, équivaut à une abdication de responsabilité. L’ « encouragement » consiste à persuader les gens de faire quelque chose et… c’est à peu près tout. Nous voulons que vous fassiez du vélo, mais nous ne ferons pas grand-chose pour vous y aider. En fait, nous pourrions même vous « encourager » à faire du vélo alors que nous ne faisons qu’empirer les choses.

« Encourager les gens à faire du vélo » est devenu l’expression passe-partout des conseils municipaux et des autorités qui veulent donner l’impression d’être favorables au vélo, mais qui en fait ne veulent pas agir pour rendre sa pratique possible. Des conseils municipaux qui trouveraient sympathique qu’un plus grand nombre de personnes choisissent spontanément de faire du vélo sur leurs routes, mais qui n’ont pas du tout envie d’avoir à faire quoi que ce soit pour les aider en ce sens – des décisions politiques difficiles et inconfortables comme redistribuer l’espace public alloué à la circulation motorisée ou mettre en place un filtrage au niveau des rues résidentielles afin de les rendre suffisamment sûres pour qu’on puisse y circuler à vélo2.

Tiré de ce courrier

À première vue, on pourrait penser que les représentants politiques qui se positionneraient véritablement « fortement en faveur de l’encouragement des modes actifs » n’écriraient pas des courriers exhortant un conseil municipal à supprimer une bande cyclable protégée qui a vu le nombre d’usagers presque tripler et qui réduit considérablement le risque d’accident sur un axe dont le bilan en matière de collisions est effroyable. On ne s’attendrait certainement pas à ce qu’ils se prononcent en faveur de l’encouragement des modes actifs dans le même courrier demandant la suppression de cette bande cyclable protégée – qui, il faut le souligner, est (tant qu’elle dure) la seule de tout l’arrondissement. Comment trouver du sens à cela ?

Bien sûr, il n’y a pas de contradiction ici. « Encouragement » ça sonne bien, mais quand les hommes et femmes politiques disent qu’ils sont « fortement en faveur de l’encouragement des modes actifs », il est clair que cette phrase ne les engage pas à faire quoi que ce soit qui puisse réellement faire la différence. Ils se disent « fortement en faveur de l’encouragement des modes actifs », mais ce qu’ils veulent dire en réalité, c’est « fortement en faveur de vous persuader de faire du vélo, mais sans rien faire pour vous y aider ».

De la même manière, le personnel politique peut se déclarer « fortement favorable à encourager les enfants à manger sainement », tout en votant contre la gratuité des repas scolaires. À l’examen, l’ « encouragement » perd rapidement de son sens.

Comme pour lever tout doute sur leur volonté d’ « encourager » le vélo, voici les deux mêmes politiciens qui célèbrent la décision de supprimer la bande cyclable, tout en exhortant le conseil municipal à trouver « d’autres moyens d’encourager la pratique du vélo ».

Bien entendu, ces « autres moyens d’encourager la pratique du vélo » ne sont pas précisés. Et pourquoi le seraient-ils ? Ce n’est pas le travail d’un encourageur. Leur ambition se limite à être en faveur du vélo si c’est quelque chose que vous voulez faire, et d’essayer de vous persuader de vous mettre en selle si ça ne vous tente pas. Faire du vélo est votre choix.

C’est ce que signifie « encouragement ». Il ne signifie rien et c’est pourquoi il est si souvent utilisé en matière de vélo. Vous êtes seul.


Breaking news

L’action directe collective non violente a réussi à repousser mercredi 2 décembre au soir les travaux de suppression de la bande cyclable de Kensington High Street.
Voici quelques tweets évoquant cette action qui, pour le coup, est authentiquement encourageante :

Une vidéo publiée aujourd’hui qui fait le point sur la situation et qui permet de découvrir la bande cyclable en jeu (en anglais) :


Crédit photo de couverture : Au Morandarte from Chiswick/Romford, London, England, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Notes

  1. « Pop-up cycle lane along Kensington High Street will help ‘bring back shoppers' », Evening Standard, 19 juin 2020.
  2. Une allusion au principe des Low Traffic Neighbourhoods dont la mise en place soulève bien des oppositions. NdT

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2 réponses

  1. 3 décembre 2020

    […] en plus de l’Union, il se défait un équipement a priori plébiscité par les usagers, c’est à lire ici (>fr-cyber-cahier déjà cité) […]

  2. 12 décembre 2020

    […] tactique de Kensington High Street, tout aussi éphémère, présente des parallèles remarquables2. En particulier, l’espace occupé par la voie vélo, désormais supprimée sous prétexte […]

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