Le vélo au temps du confinement

Dans le film choral Laissez-passer de Bertrand Tavernier (2002), il y a cette séquence magnifique où le personnage joué par Jacques Gamblin – (Jean Devaivre, 1912-2004) – entreprend un long trajet à vélo pour rejoindre depuis Paris quelqu’un du côté du massif central si mes souvenirs sont exacts. Je décris la séquence de mémoire car je n’ai pas revu le film depuis sa sortie au cinéma. Nous sommes au milieu de la Deuxième Guerre mondiale, c’est l’été et on suit le svelte Jacques/Jean au guidon de son vélo chargé à l’avant d’une grande valise. Il roule toute une journée et toute une nuit avant d’arriver à destination, épuisé.

Il se trouve – richesse du Web encore et toujours – qu’en cherchant une photo de la scène, je découvre que quelqu’un a mis en ligne cet extrait du film :

Si vous avez été ému(e) par cette séquence, l’accompagnement musical n’y est sans doute pas étranger.
Citons Wikipédia :

La bande sonore incorpore un grand succès de l’époque par Tino Rossi : l’interminable calvaire à vélo de Jacques Gamblin / Jean Devaivre qui pédale jusqu’à la limite de ses forces pour rejoindre sa femme réfugiée à la campagne, est souligné par la Romance de Nadir (ou Je crois entendre encore) des Pêcheurs de perles, opéra de Georges Bizet. Il s’agit de l’unique interprétation d’art lyrique de Tino Rossi.

Avec le confinement généralisé, il y a comme un air d’occupation en France, où le rôle de l’occupant serait tenu par le virus. D’ailleurs c’est spontanément que les gens sur les réseaux sociaux ont parlé d’Ausweiss pour désigner l’attestation que chacun doit avoir avec soi lorsqu’il s’aventure au-dehors de son domicile.

Orléans au temps du confinement

Retour de marché… à vélo.

C’est dûment muni de mon laissez-passer que je suis sorti à plusieurs reprises la semaine écoulée pour aller au ravitaillement. L’occasion de quelques coups de pédales et de coups d’œil sur une ville d’Orléans médusée. Non pas de la fureur d’incendies ravageurs admirablement remis dans leur contexte historique par les archives dans leur story map 1940-1944 : Orléans bombardée mais par ce calme inquiet, ou résigné, qui a envahi les rues et les places.

Il y a d’abord eu un soleil printanier précoce :

La place du Martroi et un pratiquant de BMX qui fait de l’exercice en bas de chez lui.
Vue sur la tête nord du pont de l’Europe.

Puis le vent s’est levé et le ciel gris est venu refléter les espaces de bitume vastes comme des champs de foires disparues.

Rue du faubourg Saint-Jean :

Boulevard de Châteaudun :

Boulevard Rocheplatte :

Place Gambetta :

Un bref aperçu en vidéo de ce que ça donne de pédaler au milieu du boulevard Rocheplatte (côté nord) :

Faire un peu de vélo est donc toujours possible :

Beaucoup de hometrainer

L’accessoire le plus tendance, en dehors du masque FFP et du flacon de solution hydro-alcoolique, est bien entendu le hometrainer dit aussi « vélo d’appartement ».

En cyclosportif assidu, l’Orléanais Mr Phal – déjà croisé ici en décembre dernier– avait tout prévu :

Las, tout le monde n’est pas équipé :

Un peu de science

Puisqu’il faut bien passer le temps, pourquoi ne pas se cultiver un peu ?
Voici deux vidéos de bonne vulgarisation qui parlent mathématiques.
L’une concerne directement la pandémie en cours (en langue anglaise mais sous-titrée en français) :

L’autre, plus légère mais tout aussi passionnante, traite de réseaux sociaux, parce que confinés, d’accord, mais connectés :

Un peu de poésie

Lire ou même déclamer du Saint-John Perse sur les quais n’est plus possible puisque le préfet a pris la décision d’en interdire la fréquentation. Ce grand diplomate-poète – Alexis Leger pour l’état civil – eut lui aussi à souffrir de l’occupation.
Citons à nouveau Wikipédia :

Dans la France partiellement occupée, le régime de Vichy le déchoit de sa nationalité française, son appartement parisien est mis à sac. Leger est également radié de l’ordre de la Légion d’honneur. Il s’exile alors aux États-Unis, comme de nombreux intellectuels français.

À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, à l’été 1945, il a composé un long poème intitulé Vents1. On y trouve ce vers, splendide :

Je t’interroge, plénitude ! — Et c’est un tel mutisme…

Saint-John Perse, Vents, 1946.

Certes, certes, les sorties de plein air en toute liberté ne sont pas pour tout de suite mais l’on retrouvera bien un jour cette plénitude en mouvement que nous offre le vélo.

En attendant, place au poème :

J’honore les vivant, j’ai face parmi vous.
Et l’un parle à ma droite dans le bruit de son âme
et l’autre monte les vaisseaux,
le Cavalier s’appuie de sa lance pour boire.
(Tirez à l’ombre, sur son seuil, la chaise peinte du vieillard.)

*

J’honore les vivants, j’ai grâce parmi vous.
Dites aux femmes qu’elles nourrissent,
qu’elles nourrissent sur la terre ce filet mince de fumée…
Et l’homme marche dans les songes et s’achemine vers la mer
et la fumée s’élève au bout des promontoires.

*

J’honore les vivants, j’ai hâte parmi vous.
Chiens, ho ! mes chiens, nous vous sifflons…
Et la maison chargée d’honneurs et l’année jaune entre les feuilles
sont peu de choses au cœur de l’homme s’il y songe :
tous les chemins du monde nous mangent dans la main !

Saint-John Perse, Chanson du présomptif.
Une boite à livres condamnée place Dunois.

Notes

  1. Rien à voir avec la micropoésie du camarade JP dont il nous a offert tout un florilège dans son émouvant billet de jeudi dernier : Dernier trajet… pour un temps.

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18 réponses

  1. Isabelle dit :

    La chute est géniale !!! et le reste passionnant et magnifique !

  2. V-LO dit :

    Bon courage Jeanne et merci pour ce billet ! On se souviendra qu’un jour, en 2020, il fut possible de pédaler sur la VOIE DU MILIEU DU BOULEVARD ROCHEPLATTE sans risquer d’y laisser sa vie, et ça, c’est pas rien… 🙂

    • Et qui sait, ce confinement collectif inédit nous réserve peut-être encore d’autres surprises ! 😉

      • V-LO dit :

        Une voie réservée de part et d’autres aux cyclistes, par exemple ? + des radars de feux + des radars de vitesse supplémentaires + davantage de passages piétons ?
        Paraît que plus rien ne sera comme avant lorsqu’on sera sortis de cette crise, alors si quelqu’un me lit en haut lieu… 😉

        • janpeire dit :

          Le seul qui doit nous lire en haut-lieu c’est le Marchand de sable, l’une des 5 légendes qui protègent les nuits des enfants de la Terre de Cauchemars (selon le film) 😀

  3. janpeire dit :

    Un premier commentaire un peu « frivole », mais notre époque en a besoin, uniquement pour « les Pêcheurs de perles », il faudrait l’autorisation de WP pour mettre 3 étoiles. C’est un détail, certes, mais de ceux qui comptent.

    Sur le film, il est de noter le « relatif » silence de la rue et l’audace inhabituelle prise par le chien qui promène sa personne en arrière plan des dernières secondes ; l’indolence de celui qui ne craint plus rien à traverser la rue sans que quiconque lui en donne l’autorisation par un feu ou une klaxon.

    • Bien vu pour le vieux monsieur au petit chien !
      Hélas la caméra a planté (ce qui arrive souvent quand la carte mémoire est presque pleine). Grrr…
      J’étais d’autant plus amusé par cette scène qu’il n’y a pas longtemps je me suis trouvé à ce passage piéton côté « parc » et que j’ai pu constater l’horreur de la situation pour traverser le boulevard.

      • V-LO dit :

        Je promène mon toutou dans ce parc. C’est aussi une zone de transit pour les collégiens du Cour Saint Charles, rue des Grands Champs, et plus globalement des habitants de Dunois qui travaillent en centre-ville. Y accéder/le quitter est une horreur. Pas plus tard que ce midi, un automobiliste ne s’est même pas arrêté au feu rouge qui l’attendait au niveau de Valloire.
        J’ai interpellé 1000 fois la mairie sur le sujet de l’insécurité routière, des excès de vitesse, des feux rouge grillés, du danger pour les ‘êtres humains’ qui circulent par là, et elle m’a avec constance répété que la sécurité routière était une priorité, que des contrôles étaient très fréquemment réalisés, et que je pouvais appeler la police municipale lorsque je constatais des comportements délictueux. La blague…
        Pourtant, j’observe que nombre de candidats aux élections municipales avaient des projets pour ce parc, sans véritablement interroger l’enfer autoroutier qui l’entoure. #grosproblèmepetitesolution

  4. Nicolas Pressicaud dit :

    Pour un billet, c’est un billet ! Dans le film Laissez-passer, on fait croire à Jean qu’il doit se rendre (en mission) à Melun. Du moins, c’est ce qu’il croit, avant de découvrir qu’en fait, c’est Moulins (Allier) qu’on lui demande de r-allier ! Je ne suis pas certain que la caméra du film ait bien suivi le trajet : il n’y a guère de côtes pour s’y rendre depuis Paris, Moulins, étant situé en bord d’Allier, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Nevers.
    Les villes sont calmes et n’ont donc jamais été aussi sûres à vélo, donc pour aller faire ses courses. Il ne manquerait plus que ça qu’on se fasse interpeller quand on revient le panier ou les sacoches pleines ! Merci Jeanne, et bonne continuation.

  5. Gilles Rouland dit :

    Dommage de ne pas avoir le droit de circuler à vélo quand les automobiles ont disparu.
    D’autant plus qu’avec le réchauffement climatique, je pouvais voyager en hiver :
    https://voyageforum.com/v.f?post=9855414;a=9855414
    Merci Jeanne pour ces informations pertinentes.

    • Le plus problématique c’est qu’en raison de trop nombreuses sorties « loisir » plusieurs villes ont interdit l’accès à des voies vertes qui servent aussi pour le déplacement utilitaire (c’est le cas à Orléans avec les quais).
      Cela dit, comme vous le soulignez, les personnes qui doivent continuer à se rendre sur leur lieu de travail peuvent plus facilement emprunter la chaussée commune.

  6. marmotte27 dit :

     » Ce matin, vélo utilitaire pour aller chercher le pain (sans détour) . La police m’arrête, et je leur explique que le vélo est simplement un moyen de transport comme un autre. Surprise puis acquiescement, et veulent partager ça avec leurs collègues . Merci @PoliceNationale
    — GII (@GII_1985) March 21, 2020″
    C’est juste sidérant au 21 siècle…

    • Tout est possible hélas, comme ce tweet orléanais le prouve :

  1. 25 mars 2020

    […] ma version orléanaise du vélo au temps du confinement, place à celle de Mark Wagenbuur qui propose pour l’occasion quatre vidéos. Voici la […]

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