La politique néerlandaise de « Sustainable Safety » en action

La France manque d’une doctrine claire en matière de sécurité routière comme on a pu le constater un fois de plus à l’occasion du pataquès autour du rétablissement-mais-pas-partout des 90 km/h sur le réseau des routes départementales (comme dans le Loiret). Les autorités néerlandaises ont de leur côté mis au point au début des années 1990 la doctrine de Sustainable Safety qu’on pourrait traduire par « sécurité durable » – ce que je me garderai bien de faire dans la traduction de ce texte de Mark Treasure publié le 8 novembre 2016 sur As Easy As Riding A Bike sous le titre « Sustainable Safety in action ».

La N470 est une route principale qui part à l’est de la ville néerlandaise de Delft et la relie à la ville de Zoetermeer. Elle est longue de 12 kilomètres entre les jonctions avec l’autoroute A13 (qui contourne Delft) et l’autoroute A12 (qui relie La Haye à Utrecht).

Crédit : Google Maps.

Comme on peut le voir sur la carte ci-dessus, il s’agit en fait d’un contournement de la ville de Pijnacker, par le sud. Avant l’ouverture de cette route en 2007, une grande partie du trafic automobile entre Delft et Zoetermeer passait par la ville. Maintenant, tout ce trafic est tenu loin des habitants. Cela vaut tant à grande échelle – la façon dont la route est construite en dehors des zones urbaines – qu’à l’échelle de la route elle-même, où, comme on le verra dans ce billet, les êtres humains en sont complètement séparés.

Cette route moderne a été construite selon les principes de Sustainable Safety, ou Duurzaam Veiling – l’approche néerlandaise de la sécurité routière. Ce programme n’a été développé qu’au milieu des années 1990, il est donc relativement récent, mais il sous-tend complètement la façon dont les routes et les rues des Pays-Bas, anciennes et nouvelles, sont conçues et aménagées pour maximiser la sécurité des êtres humains. Le cas de la N470 est excellent pour illustrer la mise en oeuvre de ces principes, et ce billet les examine en détail.

Fonctionnalité

L’un des principes les plus importants de la Sustainable Safety est sans doute la « fonctionnalité », qui implique que chaque route et chaque rue aux Pays-Bas ne doit avoir qu’une seule fonction – la monofonctionnalité – et que chaque région doit classer ses routes et ses rues en conséquence, soit comme :

  • Route de transit – pour la circulation dense et rapide, les déplacements sur de longues distances. Autoroutes, routes nationales, périphériques, etc. Des routes que les humains ne vont pas s’amuser à emprunter.
  • Voie d’accès – la « destination finale » des déplacements, c’est-à-dire les lieux où les gens vivent, travaillent, font leurs courses, se détendent, etc.
  • Route de distribution – les axes qui relient les routes de transit et les voies d’accès.

Il est clair que la N470 appartient à la catégorie des routes de transit. C’est une voie qui sert à transporter des personnes d’un point A à un point B ; et les riverains ne sont pas exposés à son fonctionnement. Il n’y a que trois carrefours entre les périphéries de Delft et de Zoetermeer, tous des giratoires à pré-sélection1 autour de Pijnacker, dont les êtres humains ne peuvent pas s’approcher. Cet itinéraire est en effet hermétiquement isolé de l’environnement qu’il traverse : la marche et le vélo sont entièrement séparés, par des passages souterrains, et même les autres routes ne se situent pas au même niveau.

Ici, la N470 file par un passage souterrain pour éviter tout contact avec une « voie d’accès » rurale. Image Google Streetview.

Homogénéité

Ce principe s’applique à la masse, à la vitesse et à la direction des usagers de la route. Les objets lourds ne doivent pas partager l’espace avec des objets légers, les objets rapides ne doivent pas partager l’espace avec des objets lents et les objets doivent voyager dans la même direction. Les différences de masse, de vitesse et de direction doivent être minimisées autant que possible.

On peut voir clairement ces principes à l’œuvre dans la conception de la route N470. L’application la plus évidente de l’homogénéité est probablement le fait que les objets légers – les êtres humains – sont complètement exclus de cette route. Ils ne s’en approchent pas. En fait, la photo ci-dessous est le rapprochement le plus étroit qu’on puisse observer.

Les trois carrefours de ce tronçon de route – deux au bout, et un au milieu – sont tous des giratoires à pré-sélection, et tous séparent totalement les êtres humains et la circulation automobile.

Le giratoire situé à l’extrémité de la N470 du côté de Delft comporte des panneaux interdisant explicitement la marche et le vélo – mais en réalité, personne ne choisirait de s’engager sur ce carrefour à pied, puisqu’une véloroute fort pratique le longe et le contourne complètement.

Le carrefour du milieu est un autre giratoire à présélection, à nouveau associé à un passage souterrain – ou, plus précisément, où la route emprunte un pont placé sur un remblai.

Et le dernier giratoire, à l’extrémité de Zoetermeer, est exactement le même, avec deux passages souterrains permettant aux gens de négocier les bras du rond-point, avec des barrières antibruit. Comme dans l’exemple précédent, les routes et le rond-point ont été construits en hauteur, de sorte que le vélo reste au niveau du sol, au même niveau que les bâtiments du quartier. On a affaire à des ponts, davantage qu’à des souterrains.

J’ai réussi à me hisser sur le remblai pour prendre une photo du giratoire – des voies étroites avec des séparations physiques en dur, combinées à un trafic dense et rapide, pas le genre d’endroit où on aimerait faire du vélo.

Surtout quand on peut le contourner, en ignorant que la circulation motorisée passe juste au-dessus.

Mais, bien sûr, la Sustainable Safety s’applique à tous les usagers du réseau routier, et pas seulement aux cyclistes. La route est conçue de manière à assurer également la sécurité des automobilistes.

Le plus remarquable est peut-être le terre-plein central entre les deux voies, qui empêche toute tentative de dépassement. La limite de vitesse sur cette route est de 80 km/h et s’applique uniformément à tous les véhicules, des poids lourds aux petites voitures. Si tout le monde roule à la même vitesse, rien ne peut justifier un dépassement et la conception de la route empêche que de telles manoeuvres soient entreprises.

Il y a quelques années, le DfT a relevé la limite de vitesse pour les poids lourds sur les routes à chaussée unique de 40 à 50 mph, en partie au motif que cela réduirait (prétendument) la tentation de certains conducteurs de se livrer à des dépassements dangereux. Mais les Pays-Bas ont résolu ce problème d’un seul coup en harmonisant la limite pour tous les usagers à 80 km/h, et en interdisant purement et simplement les dépassements sur cette catégorie de route (et en empêchant physiquement les dépassements dans le cadre d’un réaménagement de la route).

Toutes les routes néerlandaises de ce type ont une ligne continue et solide, interdisant les dépassements, même en l’absence de terre-plein central, ainsi qu’une limitation de vitesse de 80 km/h.

Le dépassement présente un niveau de danger inacceptable : des véhicules occupent le même espace mais dans deux directions opposées, et à grande vitesse. Le contraire de l’homogénéité ! Il est beaucoup plus sûr d’interdire cette manoeuvre, et de concevoir la route pour qu’elle soit rendue impossible. Sur la N470, tous les véhicules circulent constamment dans la même direction, et à peu près à la même vitesse. Les conflits de dépassement ont été supprimés, de même que les conflits liés aux changements de direction, et aucun véhicule automobile ne croise la route d’autres véhicules automobiles – car il n’y a pas de carrefours classsiques.

Une autre implication du principe d’homogénéité est que les cyclomoteurs (qui ne sont de toute façon pas capables de rouler à 80 km/h) sont interdits sur ces routes, et invités à circuler sur la piste cyclable, à côté des personnes qui marchent, font du vélo et du jogging. Cela est logique selon le principe d’homogénéité – leur masse et leur vitesse sont beaucoup plus proches de celles des piétons et des cyclistes que de celles des véhicules circulant sur la route.

Droit à l’erreur

Un autre principe de la Sustainable Safety est le « droit à l’erreur », qui implique à peu près ce que l’on en comprend spontanément. Pour faire simple, les erreurs des usagers de la route ne doivent pas entraîner la mort ou des blessures graves. La conception des routes et des rues doit tenir compte du fait que les êtres humains sont faillibles et qu’ils commettront inévitablement des erreurs.

Un certain nombre d’aspects de la conception de la route N470 illustrent ce principe. Les voies de circulation elles-mêmes sont étroites, pour éviter que les gens ne dépassent la limite des 80 km/h, mais il y a de larges accotements composés d’un maillage en béton.

Ce n’est probablement pas très agréable de rouler dessus, mais si vous faites une sortie de route, vous vous en sortirez.

Naturellement, le droit à l’erreur s’applique aussi aux personnes qui font du vélo. Il est à l’origine du retrait systématique des potelets des pistes cyclables néerlandaises, dans la mesure du possible. Les potelets sont des obstacles dangereux et, en cas de collision, peuvent causer des blessures graves et même la mort. Il est nettement préférable qu’un automobiliste s’aventure occasionnellement (par erreur ou délibérément) sur une piste cyclable plutôt que les cyclistes soient confronté en permanence, 24 heures sur 24 et sept jours sur sept, à ces obstacles. Cela signifie également que les bordures et autres éléments des aménagements cyclables doivent permettre des comportements fautifs, sans conséquences graves.

Nouvel aménagement cyclable dans la ville de Delft, avec une bordure biseautée à 45 ° pour éviter les chutes en cas de contact.

Et, bien sûr, si on prend un peu de distance, le fait qu’il n’y ait pas d’êtres humains en dehors des véhicules à moteur sur la route N470, ou même à proximité, signifie qu’on peut faire du vélo en toute sécurité. Le fait que la Grande-Bretagne persiste à considérer comme acceptable de faire circuler des vélos sur des routes très fréquentées limitées à 95 ou même 110 km/h est extraordinaire si on compare objectivement les choses – les conséquences des erreurs et des fautes commises lorsque vous avez des différences de masse et de vitesse aussi énormes dans le même espace seront mortelles.

Des camions roulant à 80 km/h sur la droite ; un père avec des enfants dans un vélo cargo, loin à gauche. Ces deux éléments ne doivent pas être mélangés, pour des raisons très évidentes.

Prévisibilité

On pourrait paraphraser la « prévisibilité » en écrivant « un profil de route instantanément reconnaissable ». Les usagers d’une route ou d’une rue devraient comprendre comment ils sont censés se comporter à la simple lecture spontanée du profil de cette route ou de cette rue. La conception doit être sans ambiguïté. Par exemple, si vous voulez que les utilisateurs de véhicules à moteur se déplacent à une vitesse de 30 km/h, vous devez aménager la rue de manière à ce que la majorité des utilisateurs ne circule pas plus vite.

D’après les photos de ce billet, vous n’aurez pas besoin de moi pour arriver à la conclusion que le profil de la N470 va évidemment informer ses utilisateurs que c’est une route de transit ! Il n’y a pas de carrefours, pas d’interactions avec les usagers non motorisés, un terre-plein central et un profil qui suggère une vitesse d’environ 80 km/h. Comme nous l’avons déjà mentionné, la conception de la N470 doit aboutir au fait que les utilisateurs circulent à cette vitesse ou à peu près – la limite de vitesse devant être spontanément respectée. L’aménagement doit guider le comportement – nous ne devons pas nous attendre à ce que les gens fassent des choses contre-natures.

Conclusion

Pour résumer, la Sustainable Safety est la stratégie qui consiste à séparer les objets lourds et rapides des objets plus légers et lents, sur l’ensemble d’un pays, à la fois le long de routes comme la N470, en passant par les zones rurales, mais aussi dans les zones urbaines. Elle est universelle.

Il est à noter qu’il existe de multiples véloroutes entre Delft et Zoetermeer, toutes complètement séparées du réseau routier. Des aperçus de ces cheminements sont présentés ci-dessous. Ces pistes cyclables passent par les lieux où les gens vivent et travaillent, tandis que la circulation automobile est tenue éloignée des êtres humains. Tous ces itinéraires sont plus directs que la N470, ou que ceux des autoroutes…

Une des pistes cyclables entre Zoetermeer et Delft – celle-ci est la plus proche de la N470, car elle passe par une banlieue de Delft. La piste traverse directement cette zone résidentielle, ce qui permet d’accéder rapidement et facilement aux logements, puis au centre-ville.
Une autre route entre Delft et Zoetermeer, plus au nord, en passant sous l’autoroute A13. Il s’agit d’une route d’accès en voiture pour les propriétés qui la bordent, mais elle devient réservée aux cyclistes lorsqu’elle passe sous l’autoroute. Notez le mur antibruit. Il s’agit d’un quartier paisible et sûr, traversé par une piste cyclable.
Et une autre route entre Delft et Zoetermeer – celle-ci est une « voie d’accès » (reliant un petit nombre de propriétés) qui ne permet de rouler qu’en sens unique (en voiture).

Ainsi, en dépit de son nom, la Sustainable Safety ne se limite pas à la sécurité, mais vise également à créer des espaces publics plus attrayants et plus agréables pour les gens, afin qu’ils puissent vivre, travailler, faire leurs courses et se détendre. Les gens peuvent toujours conduire, bien sûr, et avec une grande facilité, mais leurs trajets sont séparés le plus possible des êtres humains. Il s’agit d’un projet audacieux et ambitieux, mais qui, bien que n’ayant que quelques décennies d’existence, a eu des conséquences tout à fait impressionnantes. Nous devrions nous y intéresser de près.


Des compléments (en anglais) à cette présentation de la Sustainable Safety :

Notes

  1. Pour une explication sur le fonctionnement des giratoires à pré-sélection – turbo roundabout dans la version originale – voir « Un giratoire à double-niveau à Rosmalen » de Mark Wagenbuur. NdT

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