Une rentrée sous le signe de la peinture blanche

Tout comme l’archéologie aérienne permet de découvrir des traces d’occupation humaine disparues depuis longtemps des paysages, les travaux estivaux de remise en peinture de la chaussée mettent en lumière des aménagements cyclables presque oubliés. Et là nul besoin de s’envoler dans un biplace pour scruter les champs, prospecter au ras du bitume suffit. Une fausse bande cyclable, pont George V, et une vraie, avenue de Saint-Mesmin – pour ne s’en tenir qu’à ces deux voies – ont eu droit à une cure de jouvence picturale. Utile ?

Tout commence par un pouet

Sur un réseau social alternatif, quelqu’un publie une photo de la chose accompagnée d’un commentaire taquin commençant par « touche de peinture rétrécissante pour les fêtes des bateaux-camions » – allusion à peine diésélisée au Festival de Loire dont la nouvelle édition commence très prochainement et fait l’objet d’une polémique locale alimentée à coup de pompe à vélo1. Jeanne relaie la photo sur Twitter en la localisant :

Là comme sur Facebook, les réactions sont nombreuses, l’indignation partagée. D’aucuns ironisent : « Ben c’est pas Copenhague ici, punaise ! »2. En effet.

De visu in situ

En orange les bandes cyclables de l’avenue de Saint-Mesmin là où elle longe le jardin des plantes.

L’occasion d’y aller voir de plus près se présente.

Effectivement, c’est pas large.
Sur cette voie circule aussi des bus, dans les deux sens.

La largeur hors marquage est de 50 cm.

Tout compris, marque blanche et caniveau compris, on atteint 90 cm. Moins donc que l’espace vital du cycliste, estimé à un mètre. Mais la sécurité du cycliste n’entre pas en ligne de compte si l’on en juge par la fin de l’aménagement, dans un sens comme dans l’autre :

Souvenez-vous, cette avenue avait eu les honneurs de la dixième vélorution orléanaise au printemps 2018. Le paisible cortège n’avait pas prêté attention à la signalisation horizontale presque effacée. On comprend pourquoi : ça ou rien pour le confort et la sécurité des personnes qui se déplacent à vélo, c’est du pareil au même.

Avril 2018 : le cortège de la 10ème vélorution s’élance avenue de Saint-Mesmin. Notez le panneau « bande cyclable obligatoire » (et la flèche ne désigne pas le trottoir).

D’après les données ouvertes mises à disposition par Orléans Métropole, la création de ces bandes cyclables date de 1999 et elles ont bien été conçues avec une largeur de 0,5 m. Vingt ans plus tard, qui peut encore imaginer que les cyclistes peuvent se satisfaire d’un tel traitement ?

Le pont aussi

Ce bon vieux pont George V a eu lui aussi droit à son coup de peinture blanche étincelante. Le marquage datant de 2005, bien usé par les milliers de pneus qui lui passent dessus chaque jour, a également été repris à l’identique. C’est-à-dire en mode vraie fausse bande cyclable, là aussi d’une largeur étique. D’ailleurs le fichier des aménagements cyclables déjà cité indique à la rubrique « largeur » : 0 (comme zéro).

Serrer à droite est naturel mais est-ce bien raisonnable ?

Certes il n’y a matériellement pas la place de tracer une vraie bande cyclable mais pourquoi ne pas avoir profité des nouvelles dispositions du code de la route (de 2015) ? Des pictos vélos décalés vers la gauche d’un demi-mètre auraient créé une bonne trajectoire matérialisée invitant les cyclistes à ne pas trop serrer à droite afin d’une part d’inciter les automobilistes à vraiment se déporter pour dépasser et d’autre part se ménager une plus grande marge de manœuvre.

Heureusement, certain(e)s restent attentifs et ne prennent pas l’extrémité du chevron pour argent comptant :

D’autres en revanche ne savent pas quoi faire, ou comment le faire. Mise en situation à hauteur de guidon dans cette séquence exemplaire impliquant la police municipale :

Que croyez-vous qu’il arrivât ?

Rien.

Alors quoi ?

On pourrait se dire : ces coups de peinture c’est pour faire du chiffre et pouvoir annoncer des kilomètres d’aménagements cyclables. C’est à la fois vrai et faux car la métropole inclut déjà dans le chiffre avec lequel elle communique des aménagements non spécifiques aux cyclistes comme les zones 303. Sans doute est-il temps de cesser de se focaliser uniquement sur les aménagements cyclables et d’aborder avec sérieux les questions de (plan de) circulation. Là où le nombre et la vitesse des véhicules motorisés baissent de manière sensible, des personnes se remettent à circuler à vélo4. En clair, éliminer tout trafic de transit motorisé sur le pont George V ferait plus pour le développement du vélo à Orléans que tous ces pseudo-aménagements ne répondant à aucun critère de qualité.

Quand la voie est (presque) libre mais que le cœur n’y est pas :

Ennui mécanique, fatigue ou renoncement ?

Notes

  1. « Le pompage de la Loire au profit du canal d’Orléans provoque un flot de critiques de la part des élus et militants », La République du Centre, 30 août 2019.
  2. Fabrice, on t’a reconnu.
  3. Dans son bilan 2017, la métropole annonce 441 km d’aménagements cyclables dont 80 km de « zones apaisées (zone 30, aire piétonne, zone de rencontre) » (page 7).
  4. Voir par exemple le cercle vertueux mis en place par Louvain avec son nouveau plan de circulation.

Vous aimerez aussi...

13 réponses

  1. janpeire dit :

    Bravo pour être allé mesurer la bande avec l’outil adéquat, je n’avais que ma main et mon vélo. belle capture vidéo sur le pont.

    Un manque dans ce billet : les traces blanches scélérates de la tête de pont à l’entrée de la Loire-à-vélo (côté Châtelet) ont été gommées, heureusement car il y avait des conflits avec les piétons, mais un panneau voie verte à éclot, alors que le CEREMA dit bien qu’un trottoir ne peut pas être considéré comme une voie verte. Ce n’est pas le seul endroit de l’agglomération où ce panneau est mal utilisé, mais il parait qu’il y a un plan vélo avec de l’ambition dedans.

    • C’était donc ça ! Merci pour l’info.

    • Voilà le panneau (et le même a été mis dans le prolongement de l’autre côté du passage piéton, il ne me semble pas qu’il y était avant) :

      Panneau voie verte du quai du Châtelet

      J’ai cherché jusqu’à la zone du marché du samedi matin son pendant « fin de voie verte » mais en vain…

      • janpeire dit :

        Sauf erreur, ils n’y étaient pas avant.
        Comme l’endroit reste un trottoir, c’est normal qu’un panneau signalant l’inexistant n’ait pas un pendant pour signaler la fin du rien.

        Cependant comme l’actualité récente donne à écouter des personnes qui s’excusent auprès d’un personnage imaginaire, la consubstantielle moelle d’un équipement cyclable de qualité à Orléans, la belle affaire.

  2. Yann d'Orléans dit :

    Salut J.

    A la lecture de ton billet je comprends que toutes les zones 30 sont donc comptabilisées dans le kilométrage des voies cyclables.

    C’est un artifice grotesque et malhonnête car :

    -les rues à 30 kmh sont bien souvent des rues sans aménagement spécifique en ligne droite continue et les automobilistes ne les respectent jamais (cf rue de Vauquois par exemple ou rue de Patay).

    -considérer le début de la rue du Fbg Saint Jean (limitée à 30 kmh) comme cyclable est une tartufferie sans nom.

    • Salut,

      Oui, tu as bien compris.
      C’est pourquoi j’évoque le plan de circulation à la fin. Une zone 30 avec trop de trafic de transit, ça peut pas fonctionner (ou alors avec des ralentisseurs tous les 30 mètres).

      • Yann d'Orléans dit :

        Le plan de circulation qui prévoit la réouverture aux motorisés du pont GV le dimanche PM en cas d’activité économique dominicale ?

        Clairement les élus (actuels) d’Orléans ne veulent pas entendre parler de renouvellement du plan de circulation. A chaque discussion sont mis en avant la même pirouette pour cacher un manque de courage politique.

        L’éternelle pirouette du poids de l’histoire : Orléans est une ville qui a été façonnée pour la voiture dans les années fastes.

        Si les aménagements passés ont transformé Orléans en autoroute par endroit, un nouveau plan de circulation pourrait rapidement mettre un terme à tout ce cirque.

        • janpeire dit :

          Beaucoup trop d’utopie dans ces propos, beaucoup trop !
          Ce n’est pas tant de changer qui les effraie, c’est de le faire à 6 mois d’une échéance électorale – jurisprudence Sueur.

          Enlever une voie sur le boulevard intérieur, baliser des itinéraires vélos en parallèle aux grands axes (à défaut de les aménager), cela se fait dans la première année de mandat, et se gère ensuite.

          JPB

  3. lucie cluzan dit :

    Le type de marquage au sol qui devrait être fait sur le pont George V. Ça met tout le monde d’accord. La place du vélo est la même que celle de la voiture puisque considéré comme telle au vu du code de la route.
    Responsabiliser : autre mot qui manque au vocabulaire des décideurs en termes d’urbanisme. Un autre vrai sujet orléanais…
    Marquage au sol aux Etats-Unis
    Crédit photo : San Francisco Bicycle Coalition / CC BY-NC-ND 2.0

  4. Thib dit :

    Salut Jeanne,
    La peinture blanche a coulé à flot en effet. Il nous ont fait quelque chose de bien aussi au bout du boulevard de Châteaudun, coté faubourg saint jean. De très jolies flèches invitent les cyclistes arrivant au bout de la piste à traverser pour emprunter la piste de l’autre coté de la rue qui part dans l’autre sens. Dans le genre absurde on est pas mal. C’est vrai que les cyclistes adorent tourner en rond.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Défiler vers le haut
%d blogueurs aiment cette page :